“Deux jours, une nuit” (prix du jury oecuménique à Cannes)

Publié le 29 Mai 2014

“Deux jours, une nuit” (prix du jury oecuménique à Cannes)

La sobriété cinématographique des frères Dardenne nous emmène une fois de plus loin, très loin, de ce qui informe le cinéma dominant : le poids des effets spéciaux , l'utilisation de rythmes trépidants, de violences physiques avec leur flots d'hémoglobine, de vedettes glamour - aux muscles saillants pour les messieurs, et bien sûr de quelques scènes de sexe plus ou moins crues pour attirer un large public. Rien de tout cela dans leur film ! Ils ne vendent pas du rêve formaté, ne cherchent pas à jouer avec nos pulsions ni à nous distraire du monde dans lequel nous vivons, mais ils nous invitent plutôt à le penser au travers du parcours d'un très beau personnage féminin qu'ils n'ont nul besoin de déshabiller pour justifier sa présence à l'écran.

Marion Cotillard, tout en retenue dans le rôle de Sandra qu'elle habite subtilement sans lui ravir la vedette, doit reprendre son travail après 4 mois d'arrêt pour dépression. Elle apprend par une collègue que le patron de l'entreprise a mis son poste sur la balance face aux primes des salariés. Poussés - voire harcelés et désinformés par un contremaître malveillant - ils ont voté pour leurs primes et son licenciement. Juliette, indignée par cette manoeuvre, fait venir Sandra pour convaincre le patron d'organiser un nouveau vote à bulletin secret le lundi matin. Sandra dispose alors du week-end pour aller voir ses collègues chacun à leur tour et défendre sa place dans l'entreprise. Même si elle a été déclarée "guérie" de sa dépression, la perspective de perdre son emploi la fragilise et lui fait avaler des cachets tout au long du film pour trouver la force d'éviter la rechute et conserver sa dignité - ne pas s'effondrer en larmes devant des collègues qu'elle ne juge pas mais qui défendent leur prime avec des raisons qui leur sont propres - qu'elles soient vitales ou assez futiles. Bien sûr il y a ceux qui la soutiennent - ceux pour qui c'est une question de solidarité, de justice sociale, d'amitié... Il y a ceux qui font preuve d'empathie et réfléchissent à ce qu'implique ce marché de dupes imposé par l'employeur. L'entreprise a tourné avec une personne de moins, ils ont fait des heures supplémentaires qui permettent aux mieux lotis de consommer davantage et aux autres de garder la tête hors de l'eau, fut-ce au prix de sa noyade à elle. Mais il y a les autres aussi... Aura-t-elle la capacité de convaincre la majorité de ses collègues pendant le week-end et la chance de conserver son emploi dans cette Belgique qui, si elle apparaît assez pimpante sous le soleil, voit sa population ouvrière souffrir des mêmes maux que les autres européens ? La souffrance de Sandra est palpable, elle a l'impression de quémander sa place dans l'entreprise, de voler leur prime à ses collègues, elle se sent coupable au lieu de mettre en question un système inique. Souvent au bord de l'effondrement tant l'énergie qu'exige cette quête est intense, elle est soutenue inlassablement par Manu, personnage masculin exemplaire, aimant et respectueux qui n'utilise jamais sa masculinité pour se mettre en position dominante par rapport à sa femme en détresse, et qu'on peut mettre en parallèle avec la violence de certains autres personnages masculins du film qui y jouent leur idée de la virilité. Ils rejouent dans leurs couples ou familles les schémas de domination mis en place dans le monde du travail.

Les différents protagonistes de cette histoire qui sont confrontés à ce dilemme se révèlent lors des rencontres avec Sandra. Souvent ils en apprennent aussi sur leurs proches amenés à se prononcer sur le choix. Ils sont plus ou moins capables de lui faire face, de simplement lui parler. Cette tragédie n'est pas imposée par "les dieux" ou par la nature, mais découle de décisions prises par les décideurs économiques dont les modes de gestion sont de moins en moins remis en question par les responsables politiques - alors qu'ils sont confrontés à leurs conséquences dramatiques dans la vie de leurs concitoyens. Le rôle du politique est d'organiser des modes de vivre ensemble qui contribuent au bien-être du plus grand nombre possible et à la stabilité sociale et économique d'un pays ou d'une région, de peser du côté de la justice dans les rapports de forces en présence, et pas de défendre des intérêts économiques privés et volatiles qui ne visent que la maximisation de leurs profits et ne se sentent aucune ou peu de responsabilité humaine et sociale, alors qu'ils attendent de leurs salariés une disponibilité et une flexibilité illimitées. La flexibilité est un terme choisi de la novalangue managériale qui renvoie à la servilité voire ou servage qui est bien proche de l'esclavage dans les pays où le droit du travail est inexistant ou piétiné. L'OIT a adopté à l'unanimité en 2008 sa nouvelle déclaration de foi, une belle « Déclaration sur la justice sociale pour une mondialisation équitable », mais aucune loi ne s'oppose au commerce avec les nombreux pays qui n'appliquent pas ses recommandations ou bafouent les droits humains les plus élémentaires - en mettant en péril les progrès sociaux de pays ayant visé la justice sociale à un moment de leur développement (comme la France avec le front populaire puis le conseil national de la résistance).

Aujourd'hui les 86 personnes les plus riches du monde (au moins 90% d'hommes) détiennent autant de richesses que la moitié la moins riche de la population mondiale (environ 3,6 milliards de personnes dont 1,5 milliard vivent dans la grande pauvreté, en majorité des femmes)... Ce ne sont pas les richesses qui manquent aujourd'hui, mais leur répartition qui pose problème.

Lors du tournage les frères Dardenne ne pouvaient pas savoir quelle actualité sociale aurait leur film - même s'ils pouvaient être certains qu'il en aurait une. Aujourd'hui ce sont les salariés de l'usine de la Seita à Carquefou qui se battent pour leurs emplois et leur survie. Ils occupent l'usine depuis quelques jours en retenant les cadres de la direction.
Après avoir appris en mars, par une fuite, le projet de fermeture de leur usine, ils ont subi des pressions de leur hiérarchie pour augmenter le rendement, elle a même dépêché des huissiers pour contrôler leur travail - des pressions telles qu'aujourd'hui une centaine de salariés sont en arrêt maladie. Détenue aujourd'hui par la britannique Imperial Tobacco qui a déjà supprimé un millier d'emplois en France en 2008 lors de sa prise de direction, la Seita va devoir subir un nouveau démantèlement qui verra un tiers de ses emplois disparaître dans ses sites français (+ de 300), au profit d'une relocalisation en Pologne où seront créés 130 emplois. Parallèlement la fermeture de l'usine de Nottingham mettra 540 personnes au chômage. Arguant de la baisse de la consommation et des lois anti-tabac dans les pays développés, Imperial Tobacco veut faire des économies en Europe pour augmenter ses profits - 500 millions de bénéfice en 2013 pour 12 milliards de cigarettes vendues. Les marchés des pays émergents leur promettent l'explosion de ces bénéfices s'ils savent convaincre les populations qui améliorent leur niveau de vie de se mettre à fumer, le plus jeune possible. C'est l'enjeu dans des pays où la loi ne protège pas les citoyens des méfaits du tabac, ni en les informant sérieusement, ni en limitant la publicité, ni en prenant en charge les soins des malades... Et comme toujours l'annonce de ces centaines de licenciements a été accompagnée le même jour d'une hausse de 0,7% de l'action Imperial Tobacco à la Bourse de Londres.

Une Europe sociale et solidaire reste à construire, où l'égalité femme/homme soit une réalité qui permette au plus grand nombre d'unir leurs forces et leur intelligence, et de collaborer pour inventer un autre avenir à leurs enfants que celui que leur promettent certaines multinationales et les fronts de la haine qui se multiplient en Europe. Pour mieux comprendre l'histoire, la complexité, les enjeux et les conséquences d'une économie mondialisée au profit d'un très petit nombre d'individus, je vous recommande la très instructive (et non moins agréable) lecture de ce roman graphique de Michael Goodwin et Dane E. Burr :

Economix

Rédigé par Olympe

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