Une histoire de médaille...

Publié le 13 Août 2014

Une histoire de médaille...

L'été ne nous apporte guère de raison de nous réjouir sur le front de l'égalité, de la paix ou de la justice... Aussi ne boudons pas notre plaisir en apprenant que, pour la première fois depuis sa création en 1936, la prestigieuse médaille Fields - l'équivalent du prix Nobel pour les mathématiques - a enfin été décernée à une femme. Cette première lauréate - gageons qu'il y en aura d'autres maintenant que le bastion est tombé - Maryam Mirzakhani, est originaire d'Iran. Agée de 37 ans, (le prix est réservé au moins de 40 ans) elle enseigne dans la prestigieuse université de Stanford, en Californie.

N'oublions pas que la Perse a vu naître nombre de savants et d'intellectuels dans des périodes anciennes, et que l'Iran, malgré le régime d'apartheid ("séparation, mise à part") réservé au femmes, a encore un très bon niveau de scolarisation de sa population - même si les débouchés manquent souvent aux diplômées...

Profitons donc de l'été pour lire et voir des œuvres susceptibles de nourrir nos réflexions. Tout d'abord je ne saurais trop vous recommander l'excellent "Retour à Reims" de Didier Eribon. Dans cet essai, le sociologue revisite sa propre histoire pour tenter de théoriser la ségrégation sociale et sa reproduction non seulement dans les instances de pouvoir mais aussi dans une institution scolaire de plus en plus incapable d'intégrer ceux qui ne répondent pas aux normes, us et coutumes de la bourgeoisie dominante (même "bohême" !). Le post modernisme de la mondialisation victorieuse semble avoir effacé les notions de classes sociales et de déterminismes sociaux au profit de la prépondérance des responsabilités et volontés individuelles chères au libéralisme politico-économique. Éribon nous démontre pourtant combien il est difficile d'échapper à l'implacable répétition de classe quand tous les codes vous font défaut pour prendre un ascenseur social qui de toutes façons ne fonctionne plus. L'école de la république ne sait plus accueillir tous ses enfants pour leur apprendre à cultiver le meilleur d'eux mêmes afin de se construire un avenir engageant et de trouver une place dans la société. Elle ne sait plus que reléguer les enfants issus des milieux les plus modestes, hétérogènes ou défavorisés dans ses marges et ses banlieues... En développant le culte de la performance, elle joue la compétition et non la collaboration entre les enfants. Ceux qui ne sont pas soutenus efficacement par leur famille au cours de leur parcours scolaire sont le plus souvent disqualifiés avant même le cours préparatoire et l'apprentissage de la lecture. Il nous montre aussi comment des mécanismes se mettent en place pour que cette disqualification sociale soit vécue comme un choix personnel afin d'être supportable (ne pas aimer l'école, ne pas avoir le goût des études, développer des goûts - sportifs, socio-culturels etc- très souvent fortement genrés, qui correspondent à "son milieu" d'origine et qui vous y cantonnent...).

Cette fabrique du consentement n'est pas réservée à la domination masculine qui continue pourtant à asseoir son pouvoir sur elle... en particulier par le biais des conservatismes et intégrismes religieux si virulents en Europe et de par le monde aujourd'hui.

A ce propos, le film de Peter Mullan, The Magdalene Sisters, Lion d'Or à Venise en 2002, n'a pas pris une ride et on peut le voir, le revoir ou le montrer aux ados pour en discuter avec eux. Les derniers établissements de cette congrégation ont fermé en 1996 - autant dire hier - et ils ont interné plus de 30 000 femmes considérées comme "pécheresses", que leurs familles ou la bien pensance catholique d'une Irlande rigoriste ont condamné à la relégation et au travail forcé suite à une grossesse hors mariage, un viol, ou une trop vive séduction. Les soeurs de ces établissements étaient les "bras armés" - au sens propre et figuré - d'un ordre moral particulièrement coercitif pour les femmes, mais qui ne pouvait être maintenu qu'avec la complicité et la participation d'un certain nombre d'entre elles qui - se sentant "respectables" et éclairées par Dieu, s'autorisaient à juger et condamner des jeunes femmes que la société des hommes qui les avaient entraînées "dans le péché" allait s'empresser de mettre violemment à l'écart - parfois pour leur vie entière.

"Tous les hommes sont des pêcheurs, par conséquent ils sont prêts à succomber à la tentation et dans un pays de croyants, pour sauver les hommes d'eux-mêmes, il faut supprimer la tentation..." C'est ce que dit la mère supérieure à l'une de ses jeunes pensionnaires pour la convaincre du bien-fondé de son internement qui n'est ni consenti ni le résultat d'une décision de justice. Quand donc en finirons-nous avec cette notion de "pureté" imposée aux femmes et avec cette haine du corps féminin qui justifie toutes les exactions masculines à son égard ?

A celles et ceux qui voudraient terminer l'été sur une note littéraire, plongez-vous dans "Le goût des pépins de pommes" de Katharina Hagena. Ce récit intimiste d'une jeune femme qui revient sur l'histoire de sa famille - en particulier celle des femmes - au moment où elle hérite de la maison de sa grand-mère après la mort de celle-ci, explore à la fois des souvenirs d'enfance liés aux goûts et aux odeurs du jardin et de la maison, mais aussi des questionnements sur ce qui fait le sel de la vie, l'apprentissage de soi-même, l'amour, l'amitié, la liberté... et sur le délitement de la vie au fil du temps...

Rédigé par Olympe

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