Les corps à corps d'Eva et Niki...

Publié le 26 Septembre 2014

Les corps à corps d'Eva et Niki...

Si la culture est ce qui résiste à la distraction - selon Pasolini - en nous offrant des multitudes de points de vue sur le monde qui font barrage aux tentations totalitaires de vérités univoques, elle est aussi notre principal rempart contre la barbarie en produisant à travers l'espace et le temps de subtils précipités de nos sensibilités et de nos intelligences.

Si les hérétiques, les sorcières ou les livres ont connu les mêmes flammes de l'Inquisition, si les totalitarismes politiques du XXe siècle ont fait des millions de morts, je ne vois pas de génocides qui se soient commis au nom de l'art - que ce soit de la littérature, de la poésie, de la musique, de la peinture ou du théâtre... Les différents se discutent dans l'arène artistique - parfois de façon musclée mais rarement en faisant couler le sang ou en ôtant des vies... Et pourtant les espaces de pensée et d'émotions qu'ouvrent la culture sont des plus précieux, de ceux qui nous permettent de grandir en humanité et en liberté. Que ce soit dans la vie de celles et ceux qui créent ou de celles et ceux qui reçoivent et partagent ces créations.

Si toute une part de la création découle des questionnements humains devant les mystères et la beauté du monde, ce sont souvent aussi des souffrances indicibles dans l'enfance qui s'actualiseront dans l'imaginaire créateur de l'âge adulte.
Pour Eva et Niki, il y a ce même crime perpétré dans leur enfance, ce même abus de leur corps par l'homme qui avait tout pouvoir sur elles et d'abord le devoir de les protéger et la nécessité de les aimer - mais qui utilisera cette autorité pour satisfaire des pulsions sadiques visant la destruction symbolique de l'existence de l'autre en tant qu'entité libre et séparée. Nées dans deux milieux très différents, le père de Niki était banquier et celui d'Eva beaucoup plus modeste, elle vont incorporer ce traumatisme chacune à leur manière dans leur façon de vivre leurs corps, leur vie de femmes et leurs rapports au hommes, aux autres et au monde.

C'est peut-être pour d'abord s'inventer d'autres vies que la sienne qu'Eva va choisir de devenir comédienne, pour mettre son corps à distance en multipliant les rôles, en prenant la parole pour dire son monde. Ce qu'elle fait avec la troupe des Trois Jeanne qui - en 1976 - commenceront à passer au crible et avec humour les rapports femmes/hommes. (Je te le dis Jeanne c’est pas une vie la vie qu’on vit.)

Dans son spectacle Crue et nue, qu'elle joue à Paris à 21h30 au théâtre de l'Essaïon (près de Beaubourg), seule sur scène, Eva nous raconte son tête à tête avec son corps depuis la petite enfance. Dans cette mise en scène de son livre éponyme, elle nous fait passer du rire aux larmes en mêlant avec pudeur et tendresse, avec crudeur et violence ou avec humour et sagesse, ce qui relève de son expérience personnelle et ce qui fait la commune sororité des femmes du XXIe siècle, en particulier dans les sociétés consuméristes. Notre corps étant convoité à la fois par les hommes, les publicitaires, les marchands de tous poils (cosmétiques, fringues, chirurgie esthétique, magazines, lessives, aspirateurs ou produits alimentaires etc), nous avons fort à faire pour garder la main sur son apparence, son usage et ses usagers qu'Eva décortique avec gourmandise et à propos.

Mine d'or pour certains, objet de désir ou propriété privée pour d'autres, notre corps est au fondement de notre identité toujours à construire - déconstruire- reconstruire, et de notre liberté à conquérir... Que nous soyons Fashion victim, esclave de notre balance, d'un homme ou de notre miroir, notre corps - la perception que nous en avons, celle que les autres en ont et l'image que nous souhaitons en donner - peut devenir une préoccupation de tous les instants, souvent douloureuse et parfois obsessionnelle... De la plante des pieds à la racine des cheveux, Eva nous invite justement à nous en libérer !

Niki quant à elle a choisi l'art plutôt que la folie pour expulser hors d'elle-même toutes ces émotions qui la malmenaient faute d'avoir pu être énoncées et reconnues par sa très bourgeoise famille. Il lui aura tout de même fallu des électrochocs et un psychiatre qui récuse l'inceste du père en le qualifiant de délire pour qu'elle s'aventure dans une création qui explorera le féminin sous toutes les coutures. Portée par l'immense puissance créatrice des femmes, malmenée par une époque de technologies toutes masculines qui éliminent l'expression des sentiments au profit d'une certaine rationalité toute mécaniste, après des années consacrées à une peinture qui lui permettra de mettre en scène ses peurs et sa violence contenue dans des explosions de couleurs, elle va construire des géantes - des mariées, des accouchantes -, puis créer ses premières nanas dont les formes surdimensionnées et généreuses - voire écrasantes - vont occuper joyeusement l'espace en irradiant de couleurs. Elle mènera également tout un travail graphique et autobiographique parallèle à sa création sculpturale. A partir des événements de la vie quotidienne, elle y développe sa vision du monde et de la place des femmes pour lesquelles elles ne cessera de revendiquer la liberté d'habiter leurs corps et de choisir leur vie, en rendant le monde plus beau.

Elle consacrera aussi de longues années à créer des pièces monumentales, dont celles du Jardin des Tarots en Toscane, constitué de 21 pièces de grande taille. Un pays des merveilles où Niki fait cohabiter démons et enchanteresses...

A voir et revoir au Grand Palais jusqu'en février 2015.

je suis absolument désolée par la pub qui envahit mon blog...

Les corps à corps d'Eva et Niki...

Rédigé par Olympe

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