Publié le 28 Mars 2010

La beauté semble profondément ancrée au coeur de l'histoire humaine. Elle illumine les civilisations et les cultures. La naissance de l'idée du beau a peut-être même contribué à nous humaniser en nous dépouillant d'une part de notre animalité. Elle a développé notre faculté de penser, de décrire, de comparer, de juger... Nos yeux découvrent de la beauté dans les plus anciens objets produits par la main de l'homme. Recherche d'harmonie - voire de perfection - dans les proportions, la beauté fut souvent exception, qualité rare ou don des dieux. Cadeau du ciel ou produite par la main de l'homme ou les hasards de la nature, elle existait d'abord par un regard conscient posé sur elle. Elle était essentiellement le fruit d'une relation.. Qu'elle soit attachée à un lieu, un objet ou un humain, elle fut pendant longtemps associée aussi à des valeurs morales, à l'idéal de l'époque - qu'il fut mystique, naturaliste ou rationaliste... Pour Démocrite "La beauté du corps, découronnée de celle de l'âme, n'est un ornement que pour les animaux ".

Chaque époque a reformulé sa conception de la beauté, le XXème siècle l'a rendue convulsive pour nous livrer aujourd'hui à la tyrannie des apparences. Après avoir standardisé et rationalisé notre quotidien en le formatant dans ses machines, l'industrialisation du monde poursuit son développement en modélisant la beauté des femmes à grande échelle. Les fabricants de cosmétiques ou de vêtements, les chirurgiens esthétiques, les magazines féminins et la plupart des grands médias qui vivent de la publicité, les laboratoires pharmaceutiques, certaines industries alimentaires - et j'en passe - font leurs (parfois immenses) fortunes en s'appuyant sur la tyrannie des apparences qui investit la presque totalité du globe... Jetant aux orties les canons esthétiques d'une époque, d'une sensibilité, d'une morphologie ou d'une culture spécifiques, ils imposent aux femmes du monde entier des schémas identiques et reproductibles en série. Avant de devenir une réalité biologique par le clonage, le formatage est à l'oeuvre dans les esprits. Il faut avoir la peau claire et lisse, la taille fine et le ventre plat, la poitrine et la croupe bien galbées. Une certaine image de la femme s'impose, par tous les moyens, pour déclencher nos ressorts de consommatrices. La frustration en est un - très efficace - et il est soigneusement organisé en mouvement perpétuel. Les femmes qui nous sont proposées - imposées ? - comme modèles sont assemblées, retouchées, remodelées à l'aide de palettes graphiques au plus grand mépris de la morphologie féminine. Films et photographies font la promotion d'un "idéal féminin" irréaliste. Vous me direz que c'est le propre d'un idéal, qu'on ne peut que tendre vers lui, s'en approcher sans jamais l'atteindre. Mais la caractéristique de celui-ci est non seulement de ne s'attacher qu'aux apparences en étant dénué de toute qualité ou valeur intrinsèques, mais de s'imposer de l'extérieur et non d'être choisi. Totalement inaccessible à la plupart des femmes, il pousse les africaines à se blanchir la peau ou défriser les cheveux car elles ont intégré que la beauté était "blanche". Même sous un tchador, les riches iraniennes vont recourir au botox, aux implants ou à la chirurgie esthétique pour tenter de se modeler l'apparence supposée "idéale".Quand aux occidentales... même les plus modestes sont nombreuses à se ruiner en cosmétiques miraculeux, en chirurgies coûteuses, en régimes draconiens ou en impérieuses garde-robes !

Portée par l'invention de la star d'un cinéma qui prenait son essor en imposant son image sur toute la planète, la tyrannie des apparences s'est imposée avec la société de consommation qu'elle dynamise. Telle la marâtre dans Blanche-Neige, ce n'est plus dans le regard des autres que nous apprenons à nous aimer telles que nous sommes et à nous construire selon nos aptitudes et nos goûts mais dans la stupide réflexion d'un miroir sans coeur qu'on laisse trop souvent nous tourmenter.

 

Autorisons-nous à inventer notre idéal de beauté (et de vie), au lieu de subir celui des publicitaires, en méditant ces propos d'Elena Gianini Belotti : "Si la sensibilité et l'indépendance sont indispensables à la

manifestation et à la réalisation de la créativité, il devient impossible à la plupart des petites filles de la préserver, justement parce leur élan spontané vers une indépendance équivalente à celle des garçons vient se briser lorsque commence un type d'éducation qui a précisément pour objet  principal la dépendance.

A cela s'ajoute une incitation continuelle à détourner leur attention des problèmes politiques, intellectuels, sociaux, artistiques, etc...pour s'occuper de problèmes contingents, mesquins, insignifiants, opération qui restreint automatiquement l'horizon culturel des petites filles. Pour donner libre cours à la créativité, il est nécessaire d'avoir suffisamment accès à notre patrimoine culturel, il faut posséder l'indépendance intellectuelle, la liberté de critiquer, de refuser, et de se détacher des valeurs reçues pour en aborder de nouvelles : il faut être fort."

("Du côté des petites filles", éditions des femmes, 1977)


BlogMC

Voir les commentaires

Rédigé par femmesenmouvement.over-blog.com

Repost 0

Publié le 23 Mars 2010

" Sois belle et tais-toi ! " ... une "plaisanterie" que nous avons toutes entendue un jour ou l'autre dans notre vie...
(et qui nous renvoie aussi au précédent texte de Michel Tournier )
Un résumé (lapidaire je vous le concède) de ce qui est (principalement) attendu des femmes depuis des siècles.
Qu'elles soient séduisantes et pas contrariantes...(on devient vite une "emmerdeuse" quand on veut se faire entendre).

BlogCG
Les magazines sont remplis d'images muettes de femmes "interchangeables", soigneusement remodelées par ordinateur. Tellement loin de la réalité quotidienne des femmes vivantes qu'à vouloir leur ressembler vous vous dévalorisez trop souvent injustement.
C'est parce les femmes "réelles" ne ressemblent pas à ces femmes de papier glacé que je vous invite à venir faire votre portrait. Toutes ! Comme vous êtes, petites et grandes, jeunes et moins jeunes, maigres ou rondes... sans complexe ! Je sais que c'est difficile tant la pression médiatique formate et normalise l'image des femmes dès la naissance.

BlogCM

(je vous recommande le livre de Nicoletta Bazzano, Une femme parfaite - Histoire de Barbie, édité chez Naïve, qui en parle avec humour et clarté.) 
Nous finissons toutes par intégrer ces injonctions plus ou moins malgré nous...
D'ailleurs vous êtes nombreuses à refuser l'épreuve de la photo à cause de cette dictature des apparences contre laquelle je m'insurge pourtant dans ce travail !
Et c'est pour aller au-delà de ces apparences que je vous propose de vous faire entendre en ajoutant votre voix aux images, en offrant vos paroles à tous ceux qui voudront bien vous écouter dans votre diversité et la richesse de vos personnalités. faute de pouvoir mettre du son sur ce blog, je vous propose un nouveau texte :

Un regard

Ca démarre

Tu me touches

De ta bouche

Moi je fourmille

De mille aiguilles

Dans un calice

De purs délices

C'est si bon

Que tout fond

Si bon

Que l'on

Pourrait bien vivre

Tout-à-fait îvre

Pour ça

Pour ça

 

Je te mange

Mon bel ange

Tu me tues

Et je rue

Folle cavale

Aux reflets pâles

Dans la vapeur

De nos sueurs

C'est si bon

Que tout fond

Si bon

Que l'on

Pourrait bien vivre

Tout-à fait îvre

Pour ça

Pour ça

 

Quand ça flambe

Bras et jambes

Sont jetés

Au brasier

Le reste brûle

Dans une bulle

D'or transparent

 

Chauffés à blanc

C'est si bon

Que tout fond

Si bon

Que l'on

Pourrait bien vivre

Tout-à-fait îvre

Pour ça

Pour ça

Si bon

Que l'on

Pourrait bien vivre

Tout-à-fait îvre

Pour ça

Pour ça

 

vous aurez peut-être reconnu "Délices et orgue" de Brigitte Fontaine...

Voir les commentaires

Rédigé par femmesenmouvement.over-blog.com

Repost 0

Publié le 20 Mars 2010

Si c'est à Simone de Beauvoir que j'ai emprunté le titre de mon nouveau projet artistique, c'est parce qu'il met en forme mes interrogations sur la condition féminine en 2010.

Le XXème siècle semblait avoir fait largement progresser la condition féminine dans le monde. Olympe de Gouges,(
http://www.aidh.org/Biblio/Text_fondat/FR_03.htm) Louise Michel, Clara Zetkin, Simone de Beauvoir et leurs descendantes nous ont permis d'obtenir le droit de vote, l'égibilité, l'autonomie, le droit à l'éducation, la maitrise de notre fécondité, la liberté de conscience... Ce n'est vrai que pour les plus favorisées d'entre nous... un tout petit pourcentage à l'échelle mondiale.
En ce début de XXIème siècle, on a l'impression que ce moteur de l'émancipation se grippe un peu partout, qu'il tousse, voire même qu'il tombe en panne. Que Simone Veil ne soit que la sixième femme admise sous la coupole depuis 1635 et parmi 720 reçus ne semble guère encourageant, elle fait partie des exceptions qui confirment la règle...
 
blogGD

Les philosophes des Lumières ont permis à l'Europe d'imaginer la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen, mais déjà la première citoyenne à revendiquer l'inclusion des femmes dans cette universalité s'est fait couper la tête pour son audace. Et si aujourd'hui hommes et femmes sont censés être libres et égaux en droits, les femmes sont trop souvent, comme bien des minorités opprimées, "moins égales" que les hommes. Plus inquiétant, un peu partout la notion d'universalité est remise en question sous prétexte de coutumes ou de traditions qui permettent de ...frapper, violer, lapider les femmes, ou de les contraindre de toutes sortes de façons. Lorsque même des juges européens recoivent ces prétextes dans la défense des agresseurs, on peut s'interroger.
Quant aux pays qui se targuent d'être à la pointe de la modernité et du progrès, ils ne manquent pas d'outils d'oppression non plus, même si ceux-ci semblent à première vue moins agressifs ou contraignants. Dans tous les cas, ils permettent une domination masculine qui cherche encore un peu partout à s'affirmer.
Ceux qui en doutent peuvent visionner l'édifiant documentaire de Patric Jean ou le site de son film
http://www.ladominationmasculine.net/home.html
Il a le mérite de nourrir notre questionnement de données récentes, et il y a bien peu d'espaces - publics ou privés - qui ne soient pas concernés - plus ou moins - par ce sujet.

Pour autant, mon projet ne s'inscrit pas dans un discours militant, même s'il s'est nourri au départ de réflexions et d'articles sur ces questions. Depuis de nombreuses années, mon travail s'élabore à partir de l'observation du monde qui m'entoure, de la vie quotidienne des humains ici ou là. C'est à chaque fois surprenant, différent et passionnant.

Photographe, j'invite donc des femmes - de tous âges, origines et conditions - à participer à mon projet " On ne naît pas femme, on le devient ". De chacune je fais un portrait noir & blanc, à chacune je demande de me lire un texte de son choix, important pour elle dans son parcours, ses choix de vie ou son éthique personnelle. J'enregistre cette lecture.

BlogJN

J'exposerai en  2011 les portraits accompagnés des voix de leurs sujets. Car c'est bien de femmes sujets dont je fais le portrait, pas de modèles formatés, apprêtés, clônés ou retouchés. Chacune est invitée à offrir sa voix à cette polyphonie pour qu'advienne un jour un monde où naître femme ne soit plus vécu nulle part comme une fatalité ou une malédiction, mais comme un bonheur à partager avec des hommes qui n'auraient plus peur ni de leur part féminine, ni de notre incontournable altérité qui ne nous empêche nullement d'être égaux dans notre humanité...

Que celles qui participent au projet puissent se croiser et échanger dans cet espace virtuel, ouvert à tous ceux qui ont envie d'apporter témoignages ou réflexions susceptibles d'enrichir le propos.


Blogmd

Je termine pour aujourd'hui en soumettant à votre méditation un texte enregistré il y a quelques jours :

Il y a dans la vie d'une petite fille un instant crucial, une épreuve décisive après laquelle plus rien n'est comme avant. Regardez-les se bousculer à la sortie d'une école. D'un simple coup d'oeil vous reconnaîtrez les innocentes, celles qui n'ont pas encore subi l'épreuve. Elles sont maigrichonnes ou dodues, gracieuses ou gauches, radieuses ou mélancoliques, mais visiblement elles ne s'en soucient pas, elles ne le savent même pas.

Les autres, les éprouvées, les initiées se reconnaissent au miroir qu'elles portent au fond du coeur. Celles-ci se sont posé un jour maudit la question fatidique et pourtant si dérisoire : "suis-je jolie ? ".

A ce moment, c'est toute l'aliénation de la condition féminine qui leur est tombée sur les épaules.

Oui les femmes devraient militer pour qu'on leur accorde comme aux hommes le droit à la laideur. Il faudrait aussi en finir avec cette convention ignoble qui veut qu'on ne demande pas son âge à une femme de plus de trente ans, qu'on évite même d'y faire allusion, comme s'il s'agissait d'une maladie honteuse...  "Suis-je jolie ?". Ce n'est pas à mon miroir que j'ai posé la question, c'est à ma mère. J'avais onze ans. Elle m'éblouissait par sa beauté, son élégance... J'entends encore la réponse de ma mère. Elle s'est tatouée à tout jamais sur ma peau : "Non, mais tu as l'air sympathique et intelligent, et ça vaut beaucoup mieux ". J'étais désespérée. Car la sympathie et l'intelligence ne signifiaient rien pour moi. Il n'y avait qu'une alternative : jolie ou malheureuse...

... Sympathique et intelligente au lieu de jolie et élégante. Il m'a fallu des années pour prendre mon parti de ce destin. J'ai fini par admettre que si ce n'était pas  "beaucoup mieux ", ce n'était pas non plus forcément une malédiction. Encore que ces deux qualités paraissent parfois s'exclure. Est-ce un signe d'intelligence ? J'ai un sens aigu de la bêtise et un flair infaillible pour la détecter. Quand aux hommes chez lesquels je l'ai repérée, j'oscille entre un rejet immédiat, et une indulgence amusée, un mépris teinté d'attendrissement. " Je t'en supplie : sois beau et tais-toi ! ". J'en ai fait fuir plus d'un avec cette prière.

Le médianoche amoureux, Michel Tournier, ed Folio p14/16

 

BlogCG



Voir les commentaires

Rédigé par femmesenmouvement.over-blog.com

Repost 0