Publié le 27 Mai 2011

A ceux qui ne l'ont jamais approché - ou un peu oublié - je propose de découvrir la réédition aux éditions du Seuil, illustrée des documents iconographiques de l'époque, de "Mythologies" de Roland Barthes.

Dans cet essai abondamment documenté, Barthes se proposait d'analyser les "représentations collectives " pour rendre compte en détail de la mystification qui transforme la culture petite-bourgeoise en nature universelle".
Dans sa dénonciation des normes petites-bourgeoises, il analysait finement toutes ses représentations et leur traitement médiatique, en particulier dans la presse magazine illustrée de l'époque (qui a depuis été largement détrônée par la télévision). Par exemple la représentation du Tour de France comme une moderne épopée avec ses authentiques héros  :"...la signification essentielle du Tour : le mélange savant des deux alibis, l'alibi idéaliste et l'alibi réaliste, permet à la légende de recouvrir parfaitement d'un voile à la fois honorable et excitant les déterminismes économiques de notre grande épopée." Il serait pertinent de soumettre au même type d'évaluation sémiologique les grandes manifestations sportives d'aujourd'hui et les images qui en sont fabriquées.

Dès le début des années 50 il décrypte aussi la rhétorique de l'imagerie publicitaire avec une lucidité qui paraît nous manquer parfois aujourd'hui. Nous n'en avons guère tiré de leçon puisque nous avons laissé la propagande publicitaire et la logorrhée médiatique s'immiscer dans tous les interstices de notre vie, qu'elle soit sociale ou privée, et nous dicter une grande partie de nos comportements et de nos pensées. (par le biais entre autre de nos rapports avec tous ces objets qui années après années nous deviennent "indispensables" et dont on n'imaginerait même plus vivre sans... télévision, voiture, ordinateur, gps, smartphone ou encore micro-onde, carte bleue , ou même coca-cola et Mac Do...) Cette normativité consumériste a élargi sans cesse les bases d'une culture petite-bourgeoise qui s'est transformée en s'appuyant toujours plus sur la fascination des images qui modélisent et ponctuent tous les moments de notre vie quotidienne, ancrés dans l'avoir et les apparences d'un matérialisme insatiable.

L'imaginaire collectif paraît donc programmé autour d'une volonté de canaliser au mieux  "l'opinion publique" et ses comportements, non dans un théorie du complot, mais par l'action de faisceaux d'activités économiques aux intérêts convergents qui se concentrent dans une poignée de multinationales dont le terrain d'action est aujourd'hui planétaire et qui rencontrent assez peu d'opposition dans la mesure où elles sont devenues des puissances financières plus fortes que la plupart des états.

Petit à petit cette imagerie calibrée, distillée jour après jour, façonne notre vision du monde et des rapports sociaux, engrammant nos cerveaux conditionnés dès le pus jeune âge. Descartes avait déjà bien compris comment la sédimentation des émotions et des expériences donnaient "un pli" à notre cerveau, et comment certaines pouvaient se trouver réactivées par un geste, une image, un mot, une odeur...comme le traduira Proust plus tard avec sa "madeleine".
C'est d'ailleurs à la maîtrise de l'activation des émotions et des pulsions qu'elles peuvent engendrer que travaillent la recherche cognitive au service des publicitaires, en décryptant des IRM de nos cerveaux de consommateurs.
Le social et le politique sont donc plus que jamais mis en rhétoriques et en images par des "communicants" professionnels pour lesquels tout devient un produit à valoriser pour un client à satisfaire. On nous vend les hommes politiques, les associations humanitaires, les spaghettis ou les voitures avec les mêmes "plans média". L'image est conçue en amont et la réalité sommée de lui ressembler. (cf les chevaux du cortège de lady Di mis au régime avant la noce pour que l'image télévisuelle de leur crottin soit "acceptable"...)

Je sens donc poindre, avec l'annonce de la grossesse de la première dame de France, un plan média visant à nous vendre une image de madone, un idéal de famille bourgeoise avec "jeunes parents" attendrissants, irréprochables et "tellement humains", penchés sur les échographies ou sur la chambre ou le berceau puis sur un nouveau-né forcément merveilleux. J'imagine déjà la presse - et pas seulement  celle dite people -  nous abreuver d'images et de considérations mièvres sur la grossesse de sa femme et sur le "simple bonheur familial" d'un candidat qui est prêt à tout pour faire remonter sa côte de popularité et effacer - si c'est possible, mais nous savons à quel point notre mémoire politique est courte, sa désastreuse image de personnage méprisant et "bling-bling" maintenant qu'il est avéré qu'elle déplaît aux français. Je ne vois donc là qu'un calcul politique de plus, soigneusement planifié, qui va nous être proposé comme le mythe du nouveau Sarkozy. Espérons que les médias ne tomberont pas tous dans le panneau...

J'en doute quand je vois une autre image qui fait la une des médias en ce moment et qui par contraste va encore embellir celle de notre " vertueux futur papa "... celle d'un DSK barbu et menotté accusé d'agression sexuelle, au tribunal ou dans sa prison dorée. Je n'en rajouterai pas sur les faits qui restent à déterminer et à juger. Je m'interroge sur le sens des images produites, exhibées et commentées inlassablement depuis 2 semaines.

DSK fait ici figure du bouc émissaire qui sera sacrifié en paiement de tous les crimes impunis, des harcèlements sans fin ou du machisme subi au quotidien. Les foules ont besoin de catharsis...pour que tout puisse continuer comme avant !

Notre législation interdit de montrer des prévenus menottés, mais pas la loi américaine... donc ces images circulent et produisent leur lot de réactions émotives "pro" (accompagnées d'une résurgence de machisme primaire pour défendre le mâle blessé) ou "anti". Comme Daniel Schneidermann l'a écrit dans un billet sur Rue89, il me semble que ces images n'ajoutent rien en matière d'information sur une description verbale ou écrite de l'arrestation, mais qu'elles visent à produire davantage d'émotions que de réflexion, marquant irrémédiablement l'image d'un homme d'un sceau d'infamie. C'est d'ailleurs l'action de menotter des humains qui devrait être discutée. Quand ceux-ci sont en état d'arrestation, cela devrait être évité quand ce n'est justifié ni par leur dangerosité ni par la crainte de leur évasion... (cf le petit ouvrage "La prison ruinée" de Brigitte Brami, emprisonnée 5 mois à Fleury-Mérogis pour avoir harcelé par téléphone son psychiatre qui avait abandonné son traitement par décision unilatérale. Lors de son arrestation on l'a même menottée dans le dos comme un grand criminel ou un gros costaud...)

Ce qui devrait nous révolter aujourd'hui, c'est d'entendre que les prisons françaises retiennent aujourd'hui près de 65 000 personnes (dont environ 20% de sans-papiers), ce que j'ai entendu plusieurs fois ces derniers jours, dans les mêmes flashes d'info qui répétaient à l'envie l'arrestation de DSK.

On fabrique là une image destinée à nous faire croire que la loi est la même pour tout le monde, puissant ou faible - surtout aux Etats-Unis qui retiennent prisonniers plus de 2 millions de leurs concitoyens...
C'est plutôt une image destinée à "cacher la forêt" des injustices de classes pendant un moment. L'image de la victime est quant à elle protégée, ce qui est parfaitement légitime, celle des prévenus devrait l'être tout autant jusqu'à ce que les preuves soient apportées et l'affaire jugée. Celle d'Outreau aurait du nous servir de leçon... toujours notre mémoire courte...
 

Le ramdam médiatique et la surexposition des images me paraissent toujours nuire à la nécessaire "impartialité"  de la justice et à un travail serein de la police. Il conforte les "préjugés" et fabrique des stéréotypes en faisant passer la partie pour le tout, et surtout il a l'inconvénient d'occuper tout le terrain de l'information avec des événements qui, pour aussi graves qu'ils puissent être relèvent de faits divers sur lesquels nous n'avons aucun pouvoir et éclipsent des faits qui relèvent du politique sur lequel nous avons à nous prononcer.
En lisant ces commentaires "à chaud", j'ai repensé aux courageux articles de Martine Sorti dans le Libé des années 70, un autre temps et un autre journal. Articles dans lesquels les féministes de gauche s'interrogeaient à l'époque sur la criminalisation du viol qui pouvait envoyer des hommes en prison à perpétuité. Pour les militant(e)s d'une (extrême)gauche encore portée par l'utopie, l'empathie et l'humanisme, la prison était alors considérée comme la consécration de l'ordre bourgeois, l'institution qui en perpétuait le règne, un lieu inhumain à détruire et auquel trouver des solutions alternatives... (cf "Je suis une femme, pourquoi pas vous ?" Editions Michel de Maule 2010) On savait, au moins depuis "Surveiller et punir" de Foucault combien la prison est un lieu de relégation et d'humiliation et non un lieu de rédemption ou d'apaisement... Et la demande légitime de réparation pour un crime tel que le viol ne se trouvait pas réellement satisfaite d'une peine de prison - longue ou à perpétuité. Elle satisfait peut-être le sentiment de vengeance de la victime, mais pas un réel sentiment de justice sociale. Aucun travail de réparation, ni même de soin n'est proposé à l'agresseur, simplement une mise au ban de la société qui brise souvent là bien plus que sa propre vie et laissera parfois sortir de prison un humain bien pire qu'il n'était en entrant... Ne perdons pas nos qualités d'empathie qui seule peut rendre une société humaine vivable. Même si nous vivons aujourd'hui dans une société de droits plutôt que d'utopies. L'idée de justice relèverait d'une utopie à poursuivre alors que le droit appelle plutôt le paiement de compensations financières ou la possibilité de contourner les lois ou d'éviter les sanctions en utilisant les défauts de procédures ou leurs infinis déploiements. Notre objectif devrait rester qu'il y ait la plus grande adéquation possible entre nos lois et l'idée que notre société se fait de la justice - qui n'a rien d'universel ne l'oublions pas. (de nombreux pays criminalisent encore l'homosexualité par exemple). On aimerait bien entendre davantage nos politiques s'exprimer sur cette question, et non faire des démonstrations de répression, ou de vertu....

 

Je ne minimise nullement la violence et la gravité d'une tentative de viol si elle est avérée, et je pense que la majorité des femmes adultes a eu dans sa vie à affronter au moins une agression sexuelle plus ou moins poussée, que nous sommes nombreuses  à avoir vu des hommes nous mettre sans ménagement leur sexe sous le nez dans la rue ou ailleurs, à avoir du résister adolescentes (ou plus tard) à des garçons qui ne se contentaient pas de quelques baisers et tentaient de s'octroyer davantage par l'intimidation ou la force alors que les "préliminaires" nous avaient dissuadées d'aller plus loin... Mais je m'interroge sur notre société qui accepte sans barguigner (à part La meute et les chiennes de garde dont je salue la détermination à résister à)  une publicité sexiste voire même souvent pornographique, qui accepte qu'en permanence les femmes soient présentées comme des objets sexuels - consentants ou non, à la disposition des hommes. Ne vivons-nous pas dans une société quelque peu schizophrène qui offre des modèles qu'elle s'offusque de voir suivre. De nombreuses femmes élèvent encore les garçons en encourageant le développement excessif de leurs pulsions agressives plutôt qu'en leur apprenant à les maîtriser. Et aujourd'hui un grand nombre d'adolescentes ne savent plus ce qu'elles doivent accepter des garçons ou pas et sont en souffrance devant des comportements qui les réifient en leur faisant violence. Elles ont peur d'être rejetées si elles n'adhèrent pas à toutes les demandes de leurs copains qui puisent trop souvent leur inspiration dans les films pornos - qu'eux-mêmes en viennent à considérer comme la norme en matière de sexualité.

Si au lieu de clouer un homme au pilori médiatique en lieu et place de tous les salauds de la terre et avant même que l'affaire ne soit jugée et sa gravité connue, nous nous interrogions sur les mythologies modernes que nous entretenons autour de l'image des femmes ?
Ce n'est pas parce qu'elles sont propagées depuis des siècles par une domination masculine encore très arrogante qu'elles ne doivent pas changer...
Aujourd'hui, plus que jamais auparavant, les femmes, présentes à tous les niveaux du corps social, ont les moyens de les transformer !

Encore faudrait-il qu'elles le veuillent, vraiment !

 

cf le bel article de Hélé béji dans le Monde

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/05/26/refusons-le-feminisme-victimaire_1527716_3232.html

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Rédigé par Olympe

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Publié le 11 Mai 2011

A ceux et celles qui ne l'ont pas vu et qui veulent approfondir les enjeux soulevés par la question posée, je rappelle qu'ils peuvent visionner encore 5 jours sur le web le documentaire diffusé hier par Arte " Sous les pavés, la jupe ", et le débat qui a suivi entre la très éclairante Güner Balci (journaliste et auteurs allemande) et Jeanette Bougrab.

Cet ostracisme parfois violent qui pèse aujourd'hui sur les jeunes filles qui portent la jupe dans les quartiers est le pendant de celui qui a frappé les premières femmes à avoir osé porté le pantalon il y a un siècle - et curieusement en partie pour les mêmes raisons. Elles sont taxées d'indécence et d'immoralité par ceux qui se targuent de dire le droit sur les codes vestimentaires imposés aux femmes. On ne peut que constater que le droit des femmes (de toutes les femmes) à disposer de leur corps est encore de l'ordre d'un idéal à faire advenir, et qui est même aujourd'hui en pleine régression. Comme le rappelle bien Anne Zelensky dans ce film, le droit des femmes à disposer de leur corps pour lequel les féministes se sont battues dans les années 70 - et dont la libération sexuelle faisait partie - a été "confondu" par certains hommes avec le droit pour eux de disposer plus librement du corps des femmes, comme certains tendraient à le laisser entendre en prétendant qu'une femme qui ne couche pas à la première invitation n'est pas une femme "libérée", et qui fait dire à certains aujourd'hui qu'une femme qui porte une jupe est une "pute" ou une "aguicheuse".

Rejet de la jupe ou promotion du voile ou de la burqa sont deux facteurs qui montrent bien la tentative de reprise en main (ou de conservation) du contrôle des corps des femmes et de leur visibilité dans la société par une volonté de domination masculine archaïque et brutale. (On voit aussi que cette situation est mondiale : interdiction de la minijupe dans une ville italienne, volonté d'un prélat ortodoxe russe d'imposer un code vestimentaire aux femmes, obligation depuis 2006 aux tchétchènes de porter des jupes longues et de se couvrir la tête pour sortir dans la rue, flagellation des soudanaises qui osent porter un pantalon..la liste est longue, trop longue...

Dans tous les cas il s'agit de faire pression sur les femmes pour leur imposer un code vestimentaire qui gomment leur féminité et donc leurs corps de l'espace public, et les oblige même à les dissimuler pour ne pas se faire agresser. Le documentaire s'arrête dans une classe d'un lycée professionnel de Rennes où l'on entend un tout jeune breton à peine sorti de l'enfance affirmer péremptoirement que les femmes qui portent des jupes se comportent comme des putes... C'est à pleurer !
Il est temps que nous nous interrogions sur l'usage du corps féminin que nous avons abandonné aux médias sans barguigner, et aux images de la sexualité que ces mêmes médias véhiculent, nous voyons que l'ampleur de la réaction est à la hauteur des désirs et fantasmes qu'ils bradent allègrement en déposant dans l'imaginaire masculin, jour après jour, l'idée que nous ne sommes que des marchandises à consommer, mais pas des êtres humains libres et égales en droits à ceux de sexe masculin. (cf à cet égard sur certaines émissions de skyrock dans lesquelles les animateurs ont des propos non seulement ultra sexistes mais encouragent les garçons à commettre des violences sur leurs copines...)
Sans respect de l'intimité et de l'intégrité physique nécessaires à tout individu et à une vie sociale sereine, les médias mettent sous tous les regards le corps de femmes de plus en plus dénudés et stéréotypés, sans réelle personnalité, humiliés et évalués comme des animaux de concours (cf le reportage "le corps des femmes", un documentaire sur l’usage du corps de la femme à la télévision italienne. http://www.ilcorpodelledonne.net/
Ce film de Lorella Zanardo et Marco Malfi Chidemi,  est visible sous-titré en français sur  :
http://tvbruits.org/spip.php?article1443

Ce documentaire italien permet de mettre tous les aspects de cette question de l'appropriation de l'image et des représentations du corps des femmes en perspective, mais il justifierait à lui seul un plus ample commentaire...

Je conclurai pour aujourd'hui avec le très beau film de l'artiste iranienne Shirin Neshat : "Women without men". Dans ce film onirique et subtil, elle met en scène les événements de 1953 à Téhéran, lorsqu'un coup d'état soutenu par les occidentaux a écarté le premier ministre Mohammad Mossadegh, démocratiquement élu, pour ramener le Shah au pouvoir. Elle suit quatre personnages de femmes, pris au coeur de la tourmente politique. Elle nous fait entrevoir comment une démocratie naissante et tournée vers la modernité a été écartée au profit d'intérêts financiers étrangers, avec toutes les conséquences que cela aura sur l'émancipation des femmes, qui a été remise en question avec la liberté démocratique des iraniens. Le sort des femmes reste un enjeu majeur du jeu géopolitique mondial, il permet aussi de mesurer l'avancée de l'adoption de l'universalité des droits humains dans les différentes parties du monde...


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Rédigé par Olympe

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