Publié le 20 Juin 2014

Les mots (des femmes)

L'art de la parole est un art que les femmes cultivent depuis fort longtemps - derrière les murs de la maison sinon toujours dans l'espace public qui leur a longtemps été sinon interdit du moins d'un accès restreint - alors que les hommes monopolisaient la parole publique et d'autorité, l'écriture de la loi, du droit et des textes religieux et de leur interprétation depuis la nuit des temps. Le monde s'articule encore le plus souvent sur des rapports de force presque toujours défavorables aux femmes dans la mesure où le féminin est encore partout sinon complètement dévalorisé du moins le plus souvent écarté des rouages du pouvoir - même dans le jeu démocratique. A celles et ceux qui en douteraient encore, je propose quelques pistes de réflexions estivales.

Tout d'abord l'essai de Leila Miñano et Julia Pascual : "La guerre invisible -Révélations sur les violences sexuelles dans l’armée française" aux Éditions des Arènes. (http://www.arenes.fr/spip.php?article3519) Nous y apprenons que si L’armée française est la plus féminisée d’Europe, avec 15 % de femmes sur un effectif de 320 000. En caserne, en mer ou en opérations extérieures (Afghanistan, Mali, Centrafrique), les femmes de l’armée française sont trop souvent vécues comme des intruses et parfois traitées comme des objets sexuels.

Les deux journalistes ont enquêté pendant deux ans auprès de femmes qui avaient été victimes de ces violences et avaient le plus souvent dû quitter une armée qu'elles avaient d'abord rejointe avec passion et dévouement. Si la hiérarchie militaire avait toujours dénié l'existence de ces violences, la publication de ce livre a fait sauter les verrous et diligenter une enquête immédiatement suivie de mesures à l'encontre des militaires qui commettraient de tels actes à l'avenir. La parole a été libérée et nous pouvons espérer que les comportements vont changer dans la mesure où ils ne seront plus couverts par un silence complice et une culture de la virilité exacerbée. Mais il faut des années et une éducation à l'égalité vigilante pour changer les mentalités. Or le recul du gouvernement sur les Abcd de l'égalité ne peut que nous inquiéter à cet égard. Cette action pilote dans quelques écoles maternelles cette année aurait dû être étendue à la rentrée prochaine. Elle visait à construire une culture de l'égalité dès le plus jeune âge et à déconstruire les inégalités qui s'ancrent dans des préjugés archaïques sur une prétendue essence féminine (ou masculine), et qui sont le plus souvent distillés dès la petite enfance par des jeux, des livres, des films, des comportements différents de la part des adultes ou des activités séparées.

On ne pensait plus possible de dénier ce que tous les spécialistes de la petite enfance nous ont démontré depuis des décennies. Elena Gianinni Belotti nous avait ouvert les yeux dans les années 1970 avec "Du côté des petites filles", mais la fronde de quelques excité-es rétrogrades et malfaisants, qui s'est appuyée sur la désinformation et la calomnie, aura eu raison de ce projet majeur. Majeur car c'est bien dans l'enfance que se forme une culture de l'égalité et que se construit la figure d'une altérité dans le respect de la différence et non dans la hiérarchisation des sexes qui est encore à l'œuvre en tous points du globe. On a mis en place de nombreux outils pour lutter contre le racisme, mais il est bien difficile d'en faire autant pour lutter contre le sexisme !

Cette hiérarchisation des sexes passe par les mots bien sûr, et je vous invite toutes et tous à lire le passionnant - et très concis - essai d'Eliane Viennot "Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin - petite histoire des résistances de la langue française" aux Éditions iXe.

Il nous fait voyager dans le temps et mieux comprendre que les racines de la langue française, entre le XVIIe et le XIXe siècle, plongent tout autant dans la misogynie et le dénigrement du féminin par une Académie et des hommes de lettres qui cultivaient sciemment la domination masculine dans le traitement de la langue et de ses vocables, que dans l'étymologie grecque ou latine. Domination qui a été renforcée aux XIXe et XXe siècle par les institutions de l'écrit - le droit, l'école, l'administration... Après sa lecture, on ne doute plus du poids des mots et de l'urgence qu'il y a à donner toute la visibilité nécessaire aux actes des femmes. Qu'elles soient autrices, directrices ou générales, nous ne devrions plus accepter qu'elles soient dissimulées par un masculin qui n'a rien de neutre et qui concourt non seulement à leur invisibilité dans l'espace public mais à leur manque de confiance en elles puisqu'on ne peut exister pleinement dans les habits d'un autre. La langue est vivante, la société des humains ne cesse de se modifier, c'est à la langue de s'adapter, elle le fait très bien avec les apports des langues étrangères, des tournures familières ou des nouvelles technologies , pourquoi résiste-t-elle tant à la féminisation ?

Aux parisien-nes, je recommande l'excellente pièce "Suzanne, une femme remarquable" de et avec Laurence Février, qui se joue au Lucernaire jusqu'au 4 juillet - tous les jours sauf le lundi. Cette réflexion sur la construction du droit français et sur la place qui y est faite aux femmes est aussi jubilatoire qu'éclairante sur la nécessité d'instaurer la parité à tous les niveaux des instances publiques ou financées par l'argent public - et pas seulement en politique. Elle entrainerait de fait un changement des mentalités et une plus grande égalité entre les femmes et les hommes dans la mesure où ils et elles auraient également accès à tous les rouages du pouvoir, tous postes de la fonction publique, bourses et concours. Développer la mixité c'est aussi changer son regard sur l'autre et apprendre à vivre ensemble, la majorité des salariés vivent encore dans des espaces professionnels non mixtes qui favorisent l'entre-soi, la cooptation et la perpétuation de tous les stéréotypes les plus affligeants...

Enfin celles et ceux qui passeraient dans le 3e arrondissement de Paris pourront découvrir 9 nouveaux portraits d'Infinités Plurielles sur les grilles du Cnam, 292 rue Saint-Martin jusqu'au 22 août. Des mots de femmes encore, qui vous raconteront la science de l'intérieur, des intelligences en tous genres à écouter aussi sur le site du cnam pour approcher les complexités de notre monde.

(http://culture.cnam.fr/infinites-plurielles/infinites-plurielles-671602.kjsp)

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Rédigé par Olympe

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