La banalité du mal...

Publié le 6 Avril 2013

Quand Hannah Arendt écrit dans le NewYorker qu'Eichmann - dont elle a suivi le procès à Jérusalem en 1961 - n'était pas le monstre exceptionnel que tous auraient voulu qu'elle décrive afin de personnifier le nazisme, mais un homme ordinaire, dénué de haine particulière, qu'une incapacité à penser à rendu docile et obéissant aux ordres de sa hiérarchie administrative, elle s'est attiré les foudres - voire la haine, de ses pairs, du public et de nombreux rescapés de l'holocauste. Malgré la violence des attaques qui la visaient, elle a tenu bon et n'a pas dévié d'une pensée rigoureuse qui l'amenait à théoriser la banalité du mal.

Barbara Sukowa interprète magnifiquement le personnage d'Hannah Arendt dans le nouveau film de Margarethe von Trotta qui sortira sur les écrans français le 24 avril prochain et que je vous recommande tout particulièrement. Ce n'est pas si fréquent que le cinéma nous offre le portrait d'une femme puissante et nous invite à suivre son cheminement intellectuel loin de la frivolité et du glamour trop souvent accolés aux personnages féminins. En présentant son film en clôture du festival international de films de femmes de Créteil samedi dernier, sa réalisatrice nous expliquait que malgré sa notoriété et son expérience, elle avait mis 10 ans à trouver le financement pour faire son film, et elle invitait les femmes présentes à ne jamais baisser les bras devant les obstacles à la réalisation de leurs projets artistiques - pour les femmes c'est (presque) toujours plus difficile et plus long de se faire entendre, voir ou publier nous rappelait-elle...

 

voir la bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=WTQNWgZVctM

 

Bien qu'important dans sa dimension historique, c'est bien l'actualité de la pensée d'Arendt que nous devons (re)visiter afin d'y soumettre les rouages du monde contemporain et le traitement que ceux qui détiennent les pouvoirs (financiers, économiques, industriels, militaires, politiques ou religieux... dans leur presque totalité des hommes..) infligent aux plus pauvres qui sont à 80% des femmes...

Je vous invite d'ailleurs également à lire cet article sur le forum social mondial qui vient de se tenir à Tunis et qui nous dit que la révolution sera féministe ou ne sera pas... C'est ce qui ressort aussi du livre de Djemila Benhabib précédemment évoqué. Partie à la rencontre de ceux qui ont mis dehors leurs dictateurs et fait les révolutions en Egypte et en Tunisie - et qui risquent aujourd'hui de s'en voir déposséder - elle brosse le portrait de citoyennes et de citoyens épris de liberté et d'égalité dans des pays où l'intégrisme religieux cherche à contrôler la société et en premier lieu le corps des femmes, aujourd'hui par une intimidation souvent musclée et par un chantage qui s'appuie sur la crédulité et la superstition de la grande masse de ceux qui n'ont pas eu accès à l'instruction qui permet à un être humain de développer une pensée libre et autonome. Elle appelle à un soutien fort et inconditionnel des démocrates arabes par les démocrates occidentaux afin que ces révolutions ne sombrent pas dans de nouveaux totalitarismes.

 

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2013/04/01/la-revolution-sera-feministe-ou-ne-sera-pas-echos-de-lassemblee-des-femmes-du-fsm-de-tunis/

 

Cette émancipation des pouvoirs en place (religieux ou politiques mais encore et toujours solidement étayés par la domination masculine) qu'autorise le développement de la connaissance et l'apprentissage de la pensée reste encore trop souvent interdite ou difficile d'accès aux femmes - que ce soit par la loi, la coutume ou la pauvreté (dont il est bien démontré à quel point il est improbable de sortir sans un accès à cette école émancipatrice justement) voire par la violence comme ce nouveau crime perpétré au Pakistan vient douloureusement nous le rappeler.
C'est parce qu'elle enseignait aux filles que
Shahnaz Nazli a été assassinée sur le chemin de l'école par un tueur à moto. C'est en réaction à cet acte barbare que l'internationale des enseignants (IE) nous invite à signer la pétition initiée par Gordon Brown, l’envoyé spécial des Nations Unies pour l’éducation.

 

http://educationenvoy.org/
 
Traduction du texte de la pétition : Endeuillé(e) par le meurtre de Shahnaz Nazli, une enseignante courageuse assassinée pour avoir voulu assurer le droit des filles à étudier, j’appelle le Président et le gouvernement du Pakistan à mettre fin aux meurtres et à la violence qui empêchent l'éducation des filles et à s'assurer que toutes les filles puissent aller à l'école et apprendre sans crainte. Nous demandons que toutes les filles et tous les enseignants et enseignantes  soient protégés et se sentent en sécurité pour jouir de leur droit fondamental à l’éducation. 

 

Nous devrions également faire pression sur nos gouvernements pour que l'argent des dépenses militaires pakistanaises soit transféré sur l'éducation des enfants (donc aussi l'émancipation des femmes), mais la vente d'armement leur est trop profitable pour qu'ils y renoncent sans que nous fassions nous aussi des révolutions dans nos pays afin de changer de modèle économique. (les marchés n'ont que les pouvoirs que nous voulons bien leur octroyer !). En effet si le FMI impose trop souvent des restrictions drastiques aux programmes sociaux (santé/éducation) des pays qu'il contrôle, les programmes militaires semblent trop rarement remis en question et la course aux armements loin de se ralentir...

 

Par ailleurs les sociétés capitalistes qui marchandisent tous les domaines de la vie humaine ont développé des stratégies de contournement de l'émancipation des femmes en en faisant des objets consentants à leur réification. L'hypersexualisation de la société qui s'est accrue depuis une vingtaine d'années y contribue à sa manière en dressant les petites filles de plus en plus jeunes à leur futur rôle d'objet sexuel pour lequel tous les ressorts de la séduction sont chargés d'occuper l'esprit et de vider le porte-monnaie en leur barrant l'accès à la pensée, au pouvoir et à la liberté.

Pour méditer sur cette question, vous pouvez aller au musée d'art moderne de la ville de Paris découvrir le travail de l'artiste anglaise Linder.

 

 

Jusqu'au 21 avril, cette première rétrospective française de son oeuvre nous en montre le caractère aussi subversif que toujours pertinent après 40 ans de réflexion sur la place et l'image des femmes dans la société. Ses collages des années 60 et 70 nous font parfois sourire avec leur petit côté suranné et un usage du corps féminin par la publicité qui nous semble aujourd'hui presque anodin tant nous nous sommes (malheureusement) habitués à voir le corps des femmes utilisé à tort et à travers pour manipuler l'énergie sexuelle des consommateurs et la transformer en pulsions d'achats. A ce qui apparait encore comme un érotisme discret et assez joyeux elle associe malicieusement toutes sortes d'appareils ménagers ou objets domestiques qui nous rappellent que la cible privilégiée de la publicité reste encore la ménagère de moins de cinquante ans, chargée de remplir la fonction de reproductrice et de gardienne/gestionnaire du foyer - pilier d'une société patriarcale et consumériste. Ce vent de liberté qui semble avoir soufflé sur le corps et la sexualité des femmes dans les années 70 - en les émancipant de la bien-pensance petite bourgeoise (patriarcale) et du contrôle de la religion catholique, cette brise érotique et libertaire s'est muée en raz-de-marée pornographique. Elle a été détournée par une marchandisation accélérée du corps féminin qui a trouvé un débouché très lucratif dans la banalisation et l'expansion de la pornographie ces dernières années. C'est à partir de magazines pornographiques que Linder travaille aujourd'hui, magazines qui banalisent l'humiliation et la réification des femmes qui n'y sont pas considérées comme des êtres doués des facultés de penser et de ressentir, mais bien comme des objets soumis au plaisir des hommes - un plaisir qui semble lié à leur humiliation et à leur soumission plutôt qu'à la rencontre avec une altérité libre et autonome. Pour ma part j'y vois aussi la banalité du mal...l'humiliation de notre commune humanité,  que nous soyons femmes ou hommes !

Rédigé par Olympe

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Commenter cet article

Romain 19/05/2015 03:53

Magnifique article ! Bonnes idées, continuez.(un homme indigné par la pornographie)