17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 13:29

Ce n'est pas parce que de mémoire d'homme elle a toujours existé que la prostitution ne devrait pas être abolie dans les sociétés modernes qui défendent l'égalité femme/homme et le respect de l'altérité et de la dignité humaine.

C'est pour vous proposer de réfléchir à cette question avec les associations abolitionnistes, que j'ai écrit ce billet

A l'origine (encore pour la plupart d'entre nous) de nos existences, ombre et lumière de nos errances, de nos bonheurs et/ou de nos tourments le sexe est un sujet sensible et central dans presque toutes les civilisations. Encadré et codifié par les croyances, les tabous et les lois qui ont depuis des siècles élaborés différents types de rapports à l'autre et entre les sexes, son commerce est devenu, avec l'essor de la mondialisation, un enjeu financier considérable. L'accès à des marchés légitimes dans lesquels le commerce du sexe pourrait se prévaloir des lois favorisant une concurrence "libre et non faussée" fait entrevoir des profits encore bien plus grands en élargissant l'offre et décomplexant la demande. Pour ceux-là, vendre le corps des femmes ne pose aucun problème d'éthique, il est si facile d'instrumentaliser un pseudo consentement. La coercition ou la misère sont depuis longtemps les principaux outils d'un système prostitueur qui n'est pas décidé à se laisser abattre par le mouvement abolitionniste qui se développe en France et dans d'autres pays d'Europe. La bioéthique a eu en France la sagesse d'interdire le commerce du sang ou des organes (on peut constater les conséquences de la misère ou de l'avidité du "marché" dans les pays où ils se pratiquent), on espère qu'une même réflexion sur la dignité humaine irrigue les débats sur l'abolition de la prostitution. Elle est réclamée par un collectif d'associations qui se sont réunies samedi dernier à Paris, soutenues par des intellectuel(le)s et des femmes et des hommes politiques. Tous sont décidés à défendre ces sans-voix - et souvent sans visage, que sont les prostituées, à 95% des femmes, qui vendent l'accès à leur sexe à des clients que certains défendent au prétexte de "misère sexuelle" ou de "plus vieux métier du monde"...

cf le rapport publié par le mouvement du nid en 2010 :

"La prostitution une violence sans nom",
et le site très richement documenté de son magazine :

http://www.prostitutionetsociete.fr/


Si pour tous ceux-là il ne fait pas l'ombre d'un doute que la prostitution est bien une immense violence faite aux femmes depuis des siècles, ils ont fort à faire pour sensibiliser une opinion publique à laquelle les réalités de ce monde marginal échappent totalement et qui se donne bonne conscience en posant la prostitution comme l'exutoire incontournable d'une sexualité masculine. Sexualité qui aurait ses impératifs auxquels un petit groupe de femmes devrait être sacrifié pour "protéger les autres" de ces assauts intempestifs et incontrôlables ! (les hommes qui prétendent encore un peu partout dominer la marche du monde ainsi que le sort des femmes seraient donc incapables de se contrôler eux-mêmes ?)

D'autre part se dessinent aujourd'hui les contours de groupes de pression qui prônent la légitimation d'un travail "comme les autres" afin de pouvoir jouir sans entrave d'un buiseness extrêmement lucratif. Ils espèrent des profits bien plus grands encore lorsqu'il aura été adoubé par une doxa ultra libérale qui cautionne la marchandisation de tout, y compris du corps des femmes. Cette légitimation aurait en plus l'avantage d'officialiser la prise en charge de ses "dommages collatéraux" par la société qui se trouverait dans l'obligation de faciliter l'exercice de cette profession dans le respect du droit du travail et de la libre concurrence... ( cf le cas de la ville de Dortmund qui, en voulant interdire la prostitution dans un quartier précédemment autorisé, s'est vue attaquée en justice par une femme qui se disait privée de son lieu de travail - et qui a gagné son procès...) Le Strass aussi milite pour une règlementation pour les travailleurs du sexe. Composé d'une majorité d'hommes, on peut s'interroger sur la légitimité de ce syndicat qui vise une reconnaissance professionnelle à parler au nom de milliers de femmes. Victimes de la traite est/ouest ou sud/nord, la majorité des prostituées est sans visage, sans parole, et souvent sans papier...
Les abolitionnistes luttent contre les réseaux maffieux et le proxénétisme mais prônent en même temps la défense et l'assistance aux victimes de la prostitution.


cf l'article sur Christine le Doaré, ex présidente féministe du Centre LGBT,
conspuée par une minorité de ses troupes en désaccord avec elle sur la question de l'abolition  

http://www.prostitutionetsociete.fr/eclairage/mouvement-lgbt-prostitution-la
 

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C'est pour unir leur force contre ce lobbying prostitueur que 54 associations - dont le Mouvement du nid, la fondation Scelles, Femmes Solidaires, la Clef, Osez le féminisme, Sos sexisme, Zéromacho et bien d'autres... ont formé le collectif "abolition 2012"  et organisé une rencontre le 13 avril dernier à la Machine du Moulin Rouge, salle de spectacles parisienne située justement au coeur du quartier "chaud" de la capitale.

Le collectif a invité élus et parlementaires à venir échanger points de vues et expériences pour faire progresser une prise de conscience citoyenne et humaniste qui permettra de faire voter un projet de loi visant l'abolition de la prostitution et la pénalisation du client. Loi courageusement adoptée par la Suède en 1999 alors que l'Allemagne et les Pays-Bas ont voté une légalisation qui visait l'encadrement de la prostitution mais a entraîné son explosion.


La valeur et l'honneur d'une démocratie se mesurent à sa capacité à faire respecter les droits humains de tous, y compris des plus fragiles et des plus démunis. Aussi nous devons nous mobiliser pour que ne soient pas occultés ceux qui vivent dans les marges de nos sociétés - sans-domicile, sans-papier, détenus, prostituées, handicapés et toutes personnes vivant dans des situations de précarité ou d'invisibilité sociale. Si la discrimination positive tente d'en valoriser certains et de faire tomber barrières et préjugés, elle ne s'est jamais intéressée vraiment au sort des prostituées qui est peu pris en compte dans les luttes contre les violences faites aux femmes.  

Et pourtant c'en est bien une, même si elle semble "compensée" par une rétribution financière. Dans son intervention, Françoise Héritier s'opposait à ce que la prostitution soit considérée comme un travail. Elle semble bien antérieure à l'invention même de la notion de métier, mais relève plutôt de la tradition patriarcale de domination masculine. Tradition qui a fait que pendant des siècles les corps des femmes ont généralement été placés sous la responsabilité d'un homme de leur clan (père, mari, frère, oncle ...). L'accès aux corps des femmes était strictement contrôlé dans la plupart des civilisations archaïques et traditionnelles et une agression sexuelle représentait donc un dommage pour son ayant-droit. Ce dol ouvrait droit à une compensation matérielle ou financière. Dans certains pays il est encore aujourd'hui proposé par le juge au violeur d'épouser sa victime en réparation de son acte - acte qui porte atteinte à l'honneur des hommes du clan. Le point de vue de la femme important peu, elle est sommée d'accepter sans mot dire - considérée comme souillée et déshonorée, elle ne représente plus qu'une charge pour les siens. Récemment des jeunes femmes n'ont trouvé d'autre alternative que le suicide pour résister à cette coutume patriarcale barbare.

Pourtant le viol a de longtemps été considéré comme une ignominie de la part d'un homme civilisé. Déjà lorsque les Romains enlevèrent les Sabines que les Sabins leur avaient refusées en mariage, ils ne les épousèrent qu'avec leur consentement, les renvoyant - d'après Tite Live, à leurs pères en cas de refus.

Dans certaines civilisations de la Haute-Antiquité, la prostitution était sacrée et se pratiquait dans les temples. Elle était considéré alors comme une offrande et non stigmatisée comme les religions du livre le feront par la suite en développant la notion de péché. Toujours selon Françoise Hériter, la prostitution tarifée se serait probablement développée avec l'urbanisation qui bouleversait les schémas traditionnels, rassemblait des populations hétérogènes et nombreuses en des lieux confinés et brisait parfois les jeux d'alliances ancestraux.


Du latin prostituo - "mettre en avant, mettre en vente", le terme ne fait pas de détour pour qualifier la vente du corps des femmes. C'est sans doute parce qu'il s'agit en leur très grande majorité de corps de femmes, que cette transaction financière dans le but d'un rapport sexuel est encore tolérée dans de nombreux pays alors que presque tous se sont mis d'accord pour abolir l'esclavage (du moins légalement). Pourtant la condition de la prostituée est bien proche de celle de l'esclave, mais en multipropriété et exclusivement  à des fins sexuelles. La vie d'une prostituée se résume le plus souvent à la mise à disposition de son corps à des "clients" qui en abusent sans vergogne, recourant souvent aux insultes, aux humiliations et aux violences physiques. Vivant dans le vase clos d'un milieu qui les contrôle et mises au ban d'une société qui préfère ne pas les voir, elles sont rarement parties prenantes de la vie sociale ou citoyenne. Car ce n'est vraiment pas un "travail comme les autres" que de consentir à se faire violer plusieurs fois par jour par des hommes qui payent pour cela et inspirent presque toujours dégoût et répulsion. Il faut la violence ou la pression d'un proxénète le plus souvent, puis souvent la prise de drogues diverses qui permettent de supporter une telle aliénation de son corps et de sa vie, pour exercer l'activité de prostituée.
Activité qui s'accompagne d'une dégradation de l'image de soi qui, si elle n'avait pas été élaborée pendant l'enfance (inceste, viol ou violence diverses..), sera martelée jour après jour par le milieu qui brise ces femmes afin de mieux les exploiter. Viols à répétition ou collectifs sont fréquemment utilisés pour les casser au départ. La traite des femmes est le trafic le plus lucratif exercé par les maffieux du monde entier et ils ne reculent devant rien pour le préserver. Chantage, humiliations, viol, torture ou meurtre sont leurs moyens de contrôler les femmes isolées et affaiblies qu'ils ont déplacées sur les lieux de la prostitution.

 

En Amérique, l'association Les Survivantes s'est constituée de femmes qui ont réussi à sortir de cet enfer et à se reconstruire. Logement, travail, soins - physiques et psychiques, sont difficiles d'accès, bloquant la réinsertion sociale de femmes brisées que le corps social n'encourage pas et que bien peu d'élus proposent de financer.

Guy Geoffroy (UMP) et Danielle Bousquet (PS), membres du conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes, sont d'ailleurs les premiers parlementaires à avoir pris la parole pour manifester leur engagement en ce sens et leur volonté de voir aboutir un projet de loi qui prenne tous ces éléments en compte : abolition, pénalisation du client, reconnaissance de la violence faite à ces femmes et mise en place de structures d'aide et d'hébergement dotés de réels moyens...

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Pour que cette loi aboutisse puis déploie toute son efficacité sur le terrain, elle aura besoin du soutien d'une large part de l'opinion publique. Il faudra mener un large travail d'information car aujourd'hui les médias se montrent plutôt complaisants sur ce sujet (cf mon article précédent sur Taddéi et Dédé la saumure...) par peur de passer pour "moralisateurs", et sans doute par méconnaissance des réalités de la prostitution...
Le réalisateur Hubert Dubois a raconté combien les témoignages de celles qui vivent la prostitution sont toujours biaisés, par la peur ou par la nécessité psychique de justifier ses actes. Il faut un long travail d'enquête et d'écoute pour obtenir des paroles vraies sur le sujet. Emmanuel Zemmour, président de l'Unef, syndicat étudiants qui se déclare résolument abolitionniste parce que féministe, a aussi mis en garde les pouvoirs publics devant la précarisation des étudiants qui en poussent certain(e)s vers une prostitution que les médias justement banalisent et enjolivent.  Quand à Yves Charpenel, premier avocat général à la cour de cassation et président de la Fondation Scelles, il a rappelé qu' "Il faut passer des intentions aux actes et s'intéresser de manières coordonnées aux victimes, aux trafiquants, et décourager la demande pour agir sur l'offre" - justifiant ainsi la pénalisation du client demandée par le collectif abolitionniste. 

 

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Les années soixante ont fait sauter de nombreux verrous d'une société petite bourgeoise étouffante et bien pensante. On a dénoncé le mariage comme un outil de domination masculine et les femmes ont revendiqué la liberté de disposer de leur corps, de leur esprit, de leur salaire, de leur vie... La pilule et l'avortement sont maintenant autorisés et disponibles - dans certains pays seulement. Ne nous y trompons pas, la domination masculine fourbit encore ses armes un peu partout pour conserver le contrôle du corps des femmes. Il y a quelques mois, l'Irlande a laissé mourir une femme que sa grossesse mettait en danger, et vite rappelée à l'ordre par la Vatican, n'a pas tenu sa promesse de modifier la loi pour autoriser l'avortement. La très catholique Pologne l'interdit également, ainsi que l'Allemagne qui autorise pourtant la prostitution...Pour avorter en Allemagne il faut avoir ce que l'état appelle "de bonnes raisons", et plaider sa cause devant différentes instances avec 2 avis médicaux favorables...

Parce qu'elle irrigue tous nos comportements conscients et inconscients, notre libido a été récupérée et instrumentalisée par la société de consommation qui en a fait un outil dérivé de promotion de son barnum. En manipulant nos désirs, nos fantasmes et nos frustrations, les marchands édifient des empires financiers qui s'effondreraient en grande partie si nous étions réellement des êtres libres et égaux - dans nos esprits comme dans nos corps. Femmes et hommes ! Toute un pan de ce que certains appellent le libertinage ou la liberté sexuelle s'édifie encore sur la liberté des hommes à disposer à leur gré du corps des femmes et à actualiser ou marchandiser leurs fantasmes et frustrations sociales et sexuelles. Une réelle liberté sexuelle ne peut exister qu'entre des êtres libres et désirants. Le sexe marchandisé est tarifé, exhibé, contraint... il permet la domination du client sur une femme qui ne s'y soumettrait pas sans y être obligée.


La prostitution n'a vraiment rien à voir avec la révolution sexuelle ou la liberté des femmes à disposer de leur corps. Elle est plutôt inféodée à un marché tout puissant qui en use à des fins très lucratives pour ceux qui détiennent les outils de production et qui vont fixer les conditions de travail de leurs employées dans les gigantesques bordels qui se sont ouverts en Allemagne ou à la frontière espagnole par exemple. Ces usines à sexe n'ont rien de commun avec les maisons closes où vécut Toulouse Lautrec au XIXème siècle, maisons "de tolérance" dont certains appellent la réouverture de leurs voeux. Le système marchand exploite une masse de femmes invisibles et sans droits, corps-véables à merci, un sous-prolétariat (elles n'ont même pas leurs enfants pour toute richesse contrairement aux prolétaires de la Rome Antique) que personne ou presque ne plaint ou ne défend. Ce ne sont pas leurs oppresseurs qui les libéreront de leurs chaînes, femmes, levez-vous, nombreuses, pour les aider à les briser et non à en réglementer la longueur comme certains voudraient le faire !

Au cours des débats, le témoignage des trois femmes rescapées qui ont parlé de leur expérience de la prostitution était accablant. Elles ont profondément touché un auditoire majoritairement féminin qui a ressenti intimement à quel point soumettre des femmes à la prostitution c'était à la fois s'accaparer leur corps et leur voler leur vie, les humilier de manière indélébile, fracasser leur humanité, leur esprit, leur sensibilité et toute promesse de bonheur...
(pour aller plus loin, vous pouvez lire "Putain" récit de la québecoise Nelly Arcand, ou le livre de Laurence Noël publié prochainement, dans lequel elle brise le silence où elle était murée depuis des années. Certain(e)s se souviennent peut-être aussi du très édifiant "Moi, Christianne F. 13 ans,droguée, prostituée" paru en 1979 et toujours disponible en librairie.)

 

A ceux qui pensent vraiment que la prostitution est un métier comme un autre je propose de faire un service civique de prostitution pendant 6 mois, payé au smic. S'ils sont assez nombreux, ils devraient suffire à éradiquer toute maffia prostitutionnelle. Je leur rappelle également que l'espérance de vie dans cette activité est d'environ 34 ans...


Enfin, à tous les hommes qui seraient pris de pulsions incontrôlables je prescris l'ingestion de bromure, et à ceux qui conjuguent leur sexualité  avec le respect de leurs partenaires je recommande de signer l'appel de l'association (masculine) Zéromacho contre la prostitution. En effet, en la matière aussi il serait temps que la honte change de camp et que les prostituées ne soient plus mises au ban de la société et leurs clients excusés avec bienveillance...

Les participants ont conclu l'après-midi par une marche de protestation jusqu'à la place Pigalle, rebaptisée pour l'occasion "Place de l'Abolition" !

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Je conclurai ce long billet avec ces très beaux vers d'Omar Khayyam  :

"Si ton âme, ton visage ou ta fortune, n’éblouissent pas la femme que tu désires, va te coucher. Tu rêveras peut-être qu’elle t’aime. "

 

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