Le féminisme à l'épreuve des mutations géopolitiques.

Publié le 18 Décembre 2010

Le féminisme à l'épreuve des mutations géopolitiques...

 

...C'était l'intitulé du Congrès international féministe qui s'est tenu au Palais de la Femme à Paris les 3,4 et 5 décembre dernier. Soutenu par la mairie de Paris, en la personne de Fatima Lalem, adjointe au maire de Paris chargée de l'égalité femme/homme, le congrès  a été préparé par une assemblée collégiale qui nous a été présentée par Martine Storti lors de l'ouverture du congrès.

 

 (Dont le récent livre "Je suis une femme, pourquoi pas vous ?", reprend les articles qu'elle a publié dans le journal Libération entre 1974 et 1979. Il retrace différents moments des luttes des femmes de cette époque pas si lointaine, et nous rappelle - ou nous apprend pour les plus jeunes - l'historique des grands combats contre le patriarcat à l'oeuvre à tous les niveaux de la vie sociale et privée. La maitrise de la fécondité (contraception, avortement),  la lutte contre le viol (malheureusement toujours d'actualité), la reconnaissance et la "déstigmatisation" de l'homosexualité, les droits au travail et l'émancipation conjugale et familiale... tous ces problèmes étaient pris à bras le corps par des jeunes femmes rebelles, pleine d'inventivité et de combativité dans un monde ou le masculin ne laissait que la portion congrue au féminin - et ne manquait pas de contrecarrer ou de railler ses tentatives d'émancipation.. Il ressort de ce très intéressant ouvrage de Martine Storti que les féministes d'alors - pour une grande partie issues de la mouvance de l'extrême gauche, étaient très politisées et assez radicales dans une lutte contre le patriarcat qui n'aurait dû cesser qu'une fois la victoire obtenue... Les jeunes féministes d'aujourd'hui, nombreuses à ce congrès,  semblent plus pragmatiques. Bénéficiant des acquis (tousjours susceptibles d'être remis en question) de leurs aînées, elles théorisent peut-être moins, se confrontant aussi à des réalités très différentes sur le terrain...

Au début des années 70, malgré le premier choc pétrolier, on vivait encore dans l'effervescence intellectuelle et politique créée par mai 68, un marché du travail encore assez fluide et une relative confiance devant l'avenir. Cet élan a connu un second souffle au début des années 80 avec l'élection de la gauche au pouvoir qui, pour beaucoup, signifiait l'entrée dans une ère de changements sociaux bénéfiques aux femmes et aux plus démunis. Il a fallu déchanter assez vite, et constater comment l'intégration et l'émancipation de la nouvelle classe de prolétaires des banlieues de grandes villes n'avaient pas été pensées, à peine accompagnées pour ne pas dire oubliées. Et quand le chômage a touché les masses, la "paix sociale" a été achetée à vil prix, nous ne finissons pas d'en payer les conséquences. Certaines banlieues ont pris des airs de lieux de relégation, peu accessibles, ignorées ou oubliées des pouvoirs publics. Avec leurs habitats dégradés et leurs services publics de moins en moins performants,  le quotidien de leurs habitants était de moins en moins en accord avec les valeurs de la république qui n'y respectait plus son contrat social. De trop nombreuses injustices à répétition ont engendré de la misère, de  la haine, des replis communautaristes et aussi parfois des intégrismes religieux que les femmes ont dû subir faute d'avoir eu les moyens de les endiguer... Qui s'est sérieusement soucié d'alphabétiser et d'émanciper les femmes (et parfois leurs enfants) arrivés  lors du regroupement familial et dans les années suivantes ? Avec quels outils ont-elles dû faire face à la vie dans les grands ensembles, à l'éducation et à la scolarisation de leurs enfants, elles qui pour la plupart n'avaient jamais - ou bien peu - été à l'école et ne connaissaient souvent pas la langue française... Qui a fait respecter leur droit à la liberté, à l'égalité et à la fraternité ? Trop nombreuses à subir la violence physique ou psychologique des hommes - pères, maris, fils ou même employeur - elles furent bien rares à pouvoir l'exprimer ou à obtenir réparation devant la justice de la république laïque dans laquelle elles vivaient. N'ayant pas toujours conscience ou connaissance de leurs droits, elles n'avaient pas les moyens de les faire appliquer. Et les réponses n'étaient pas toujours appropriées à leur situation. La longue chaîne de la soumission s'est répercutée dans la génération suivante qui a intégré ou subi une domination masculine conquérante. L'énorme travail accompli dans les quartiers ces trente dernières années par les associations leur a sans doute permis de ne pas se désintégrer complètement malgré des taux de chômage exorbitants et une paupérisation grandissante. Après la marche des Beurs, l'association "Ni putes ni soumises" a pris  la défense et l'émancipation des femmes à bras le corps dans les quartiers, avec des moyens toujours insuffisants. D'autres associations ont vu le jour, les Femmes relais y sont aussi très actives, mais leurs efforts continuent à se heurter au fléau du chômage qui handicape les familles et leur barre gravement les chemins de l'avenir.  Mais cet accompagnement des plus démunis et des plus fragiles est sans cesse remis en cause par la politique actuelle de diminution des subventions aux associations - quand ce n'est pas leur suppression pure et simple. Pourtant leur présence et leur travail de terrain seront indispensables tant que l'Etat ne saura garantir à tous ses citoyens et à leurs enfants filles & garçons une égalité des chances devant l'éducation et l'emploi, une fraternité active et une liberté sans condition... Le chantier y est immense pour améliorer l'égalité femme/homme et relancer l'émancipation féminine. Mais aujourd'hui c'est dans toute la société française qu'il faudrait relancer le débat sur l'émancipation des femmes tant la publicité et les médias continuent à véhiculer des stéréotypes sexistes.)

 

Faisant suite à une série de manifestations ayant cette année pour but de commémorer les 40 ans du mouvement de lutte des femmes, ce congrès a rassemblé - tant à la tribune que dans la salle - un nombre important de celles qui ont construit la réflexion et les luttes féministes ces 40 dernières années, et de celles qui imagineront celles à venir - du moins nous l'espérons. En tous cas, il y avait beaucoup de jeunes femmes dans le public.

A la tribune, se sont succédées les deux premiers jours plus de 20 femmes issues de différents pays du globe. Sociologues, historiennes, philosophes, anthropologue, économiste, géographe ou responsables associatives, toutes ces intellectuelles nous ont posé des questions cruciales sur les conditions de vie privée et sociale ou professionnelle qui sont faites aux femmes aujourd'hui ici et là-bas, et sur l'état d'avancement de l'émancipation des femmes dans le monde, de la marchandisation de leurs corps...

Fatima Lalem, Martine Storti, Françoise Picq, Barbara Loyer, Sana Ben Ashour, Sophie Bessis, Helena Hirata, Léna Lavinas, Rose-Myrlie Joseph, Michèle Ferrand, Janice Raymond, Sheela Saravanan, Paula Banerjee, Jules Falquet, Malka Marcovich, Monique Dental, Mama Koite Doumbia, Ioanna Cirtocea, Monqiue Sélim, Chala Chafiq, Liliane Kandel et Wassyla Tamzali ont donc pris la parole sur tous ces sujets. Le dimanche matin, Genéviève Fraisse était chargée de conclure en donnant son point de vue de philosophe sur les interventions et d'ouvrir un débat sur "Qu'est-ce qu'une politique féministe aujourd'hui ?"

De ses propos très riches je ne vous rapporterai que quelques pistes de réflexion :

 

- Pouvons-nous nous donner une commune mesure en tant que féministes ?

- A quelle aune mesurons-nous l'espace public dans lequel nous nous trouvons ?

- Ne pas cliver les analyses de la domination et celles de l'émancipation.

- Pratiquer les concepts de liberté et d'égalité. L'égalité est un opérateur de la pensée.

 

Pour celles et ceux qui souhaitent nourrir leur réflexion de la pensée de Geneviève Fraisse, elle vient de publier un nouvel ouvrage :  "A côté du genre - sexe et philosophie de l'égalité" aux éditions Le Bord de l'Eau. J'y reviendrai !

 

 

Toujours est-il que si nous n'avançons pas toutes ensemble, les reculs resteront partout possibles.  Qu'ils s'agissent des instances internationales chargée du droit des femmes, des notions d'universalisme, de la marchandisation du corps des femmes, des mutations géopolitiques ou du retour du religieux, les nombreux sujets développés par ces oratrices passionnées et passionnantes nous ont (re)découvert l'ampleur des combats qui restent à mener sur le chemin de l'égalité femme/homme. Filmé par le centre Simone de Beauvoir, nous espérons que ce congrès sera prochainement retransmis sur internet, en passant par http://re-belles.over-blog.com

 

Enfin, pour celles et ceux qui voudraient se pencher sur ces questions plus légérement, ils peuvent lire l'album "Mon oeil" (aux éditions Des ronds dans l'O) de Florentine Rey.

Cet album a obtenu le prix Olympe de Gouges en 2010.  Il nous raconte l'histoire de Louise qui voudrait bien changer le monde, et surtout le sort des femmes. Inquiète de se lancer dans l'action sans en connaître les conséquences (ce qui est pourtant le propre d'une bonne part des actions humaines) elle use de tickets qui lui donnent droit à des projections des grands moments du passé, et même de l'avenir pour voir les conséquences d'une action commencée... Mélangeant une critique de la société "où la consommation est élevée au rang de religion" avec toute la misogynie et les stéréotypes qui la font fonctionner ("Qui va garder les enfants ?") et un retour sur le chemin parcouru par quelques grandes féministes du passé, l'histoire est parfois un peu confuse mais elle permet de poser des jalons pour une discussion avec des ados filles et garçons avant d'aborder directement la lecture des textes essentiels qui ont permis les avancées du féminisme depuis la révolution française.

En tous cas n'oublions pas qu'en chacune d'entre nous réside une part du combat à mener ensemble et que le sort des femmes ici ou/et là-bas est avant tout un enjeu (géo)politique ! 

 

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Rédigé par opium

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