Des images pour changer le monde...

Publié le 31 Mars 2017

Depuis que la photographie a été inventée (« officiellement » 1839), des femmes se sont emparées de caméras pour donner à voir le monde. Si les académies de peinture répugnaient encore à leur ouvrir leurs portes – elles n'avaient pas le droit d'assister au séance de dessin de nu par exemple, nombre de femmes ont appris l'usage de l'appareil photographique afin de faire image de ce qu'elles vivaient, voyaient ou imaginaient. Malheureusement la plupart de leurs images dorment encore dans des greniers, ou sont passées à la poubelle de l'histoire !


La photographie - comme le cinéma qui en a découlé, restent encore des bastions plutôt masculins. D'une part parce que la liberté de parcourir le monde ou l'espace public pour en découvrir et montrer les usages et (dys)fonctionnements a longtemps été refusée aux femmes cantonnées à l'espace domestique, aux travaux de la ferme ou à l'usine pour les plus modestes depuis le XIXe siècle. N'étant considérées que comme des mineures inféodées à un père ou à un mari, leurs idées et avis ne comptaient pas et n'intéressaient pas les hommes. Du fait de ce déficit en droit, il leur a longtemps été difficile de se comporter en sujets qui choisissent leur mode de vie, leur métier et leurs centres d'intérêts. D'autre part, l'aspect technique de la pratique photographique nécessitait un certain nombre de compétences et de savoirs. Le savoir - et le pouvoir qu'il donne, que ce soit sur sa propre vie ou sur celles des autres -, est très longtemps resté l'apanage des hommes (regardons la photo des chefs d'états à la COP21). Enfin, la pratique du reportage – de guerre par exemple – pouvait s'avérer dangereuse et demandait un courage et une résistance physique considérés comme des attributs spécifiquement masculins. De plus la promiscuité avec des hommes dans des milieux non-mixtes restait aussi un obstacle rédibitoire.

 

De fait, le monde - que nous connaissons en grande partie par les images qui en sont fabriquées - reste donc en grande partie regardé par des yeux d'hommes, analysé par des cerveaux d'hommes et mis en forme et diffusé par des intentions masculines à visée universelle. Ce sont encore eux qui décident en grande partie de ce qui va « intéresser » le public, et de ce que l'on peut ou doit montrer dans les médias. Tout ce qui concerne plus spécifiquement les femmes est longtemps resté invisible ou cantonné aux magazines féminins que peu d'hommes se donnaient la peine de lire, dédaignant « les histoires de bonnes femmes... ».
 

Si les photographies de Lewis Hine sur le travail des jeunes enfants dans les usines - il y a plus d'un siècle aux États-Unis - ont contribué mobiliser les consciences et à élever l'âge légal du travail, peu d'hommes se sont intéressés aux injustices faites aux femmes de par le monde et des pans entiers de ce qui se passait derrière les murs des espaces domestiques sont restés invisibles aux yeux du public. La photographie permettait pourtant de montrer tous ses aspects des activités humaines.

Excision, mariages forcés, violences conjugales, séquestrations et nombres de brimades ou de violences archaïques faites spécifiquement aux femmes ont perduré dans un monde qui se considérait pourtant de plus en plus moderne et universel – selon les réflexions des philosophes des Lumières sur l'humanité, qui n'étaient pas encore accessibles à tous.
Parce que les droits de l'Homme avaient été « universellement » reconnus par presque toutes les nations, il était sous-entendu que les femmes en bénéficieraient automatiquement, comme par un coup de baguette magique ! (et alors même que certaines de ces nations faisaient peu de cas des droits de leurs citoyens maintenus sous le joug de régimes autoritaires). Nombre de films – que ce soit des documentaires ou des fictions - et de reportages, réalisés les plus souvent par des femmes qui accèdent aujourd'hui à la caméra, nous montrent que le chemin sera encore long pour que les droits des hommes soient aussi les droits des femmes...

 

Parce que les images contribuent à modeler notre vision du monde et parfois à changer le cours des choses, en 2010 s'est créé FotoEvidence qui se donne pour but de perpétuer la tradition de la photographie engagée contre l'injustice - celle qui témoigne de toutes les violations des droits humains, des atteintes à la dignité, à la liberté ou à l'intégrité de certaines populations. Chaque année un prix récompense un-e photographe engagé-e dans cette voie.

Cette année l'artiste indienne Poulomi Basu - dont le site nous apprend qu'elle est écrivaine, artiste et activiste - vient de recevoir le FotoEvidence Book Award 2017 pour sa série A Ritual of Exile qui sera prochainement publiée. Dans ce travail, Rituel d'exil, elle explore les causes et les conséquences d'une violence ordinaire perpétrée depuis des siècles au Népal contre les femmes au moment de leurs règles. Sous couvert d'une tradition Hindouiste, les menstruations causent la relégation des femmes considérées comme impures... Chaque mois elles sont chassées de leurs foyers et de l'espace public, mais également privées d'eau et de nourriture le temps que dure leurs règles. On a peine à croire que des traditions aussi archaïques puissent perdurer au 21e siècle alors qu'elles causent tant de souffrances et même de morts prématurées parmi les femmes.

Poulomi a grandi à Calcutta et son imaginaire a été abondament nourri par le très prolixe cinéma indien. A la mort de son père, lorsqu'elle avait 17 ans, sa mère lui a demandé de quitter la maison et d'aller vivre sa vie ! Depuis, elle a suivi des chemins de traverse et s'est intéressée de plus en plus au sort des femmes, que ce soit dans les campagnes isolées ou les zones de conflits. En 2015, suite au viol collectif et la mort d'une jeune femme à Delhi en 2012, elle a initié un projet sur le viol en Inde.

 

Poulomi Basu a donc réalisé différents projets qui mettent en lumière les injustices (encore) faites aux femmes. Elle a reçu plusieurs prix et vu son travail publié dans de nombreux magazines. Elle fait partie de celles (et ceux) qui contribuent à éveiller les consciences et je vous invite à découvrir et faire découvrir son travail. Nous sommes submergé-e-s d'images sans qualité qui brouillent nos facultés de jugement et d'empathie, ne les laissons pas masquer celles qui pourraient contribuer à rendre le monde meilleur !

 

http://www.poulomibasu.com/

http://fotoevidence.com/

 

Rédigé par Olympe

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