Publié le 22 Février 2016

Impertinente et combattive !

Thérèse Clerc avait un appétit pour la vie et pour l'amour qu'elle communiquait à tous ses publics avec générosité. Elle aimait raconter qu'elle avait jeté "son bonnet par dessus les moulins" dans la quarantaine en investissant vigoureusement les combats qui lui paraissaient essentiels et qu'elle n'a plus jamais lâchés. Après avoir élevé quatre enfants, elle s'est autorisée enfin à vivre en liberté et en sororité. Encore maintenues sous l'autorité d'un père ou d'un mari aux yeux des administrations et de la société, les femmes des années 60 se confrontaient à des injustices insupportables pour celles qui aspiraient juste à être des femmes libres. Si les droits des femmes ont autant évolué en France depuis, c'est en grande partie grâce aux combats de Thérèse et de ses compagnes de l'époque qui sont allées arracher ces droits à un patriarcat encore très virulent. A commencer par le premier d'entre eux, celui de disposer librement de son corps - de ses maternités et de sa sexualité. Contraception, IVG, sexualité, Thérèse était une amoureuse qui allait encore, jusqu'à très récemment, en débattre avec des publics d'adolescent-e-s - ou avec ceux de la Maison des femmes de Montreuil. Elle parlait d'amour avec liberté et gourmandise, avec une liberté de ton et d'action qui en étonnait plus d'un-e. Ils/elles sont peu habitués à entendre des personnes "âgées" - qu'ils/elles ont tendance à considérer comme "asexuées" ou hors jeu - leur parler crument de sexe, de plaisir et d'amour.

N'oublions pas que si les Françaises sont parmi les femmes les plus émancipées au monde, soutenues par un droit et des politiques sociales que beaucoup leur envient concernant l'éducation (mixte), la santé, la prise en charge des plus jeunes et des anciens, c'est le fruit de toutes les luttes de Thérèse et de plusieurs générations de féministes. C'est un fruit encore défendu pour la grande majorité des femmes sur la planète, un fruit que nous devons à Thérèse de continuer à défendre pour ne pas en être privées dans les années qui viennent ! Car comme aime à le répéter Geneviève Fraisse, "Tout ce qui a été fait peut être défait" - que ce soit par un gouvernement liberticide ou sous prétexte de réduire la dette du pays comme les Grecques en font actuellement la douloureuse expérience.

Un matin de juillet 2010, Thérèse est venue avec curiosité et bonne humeur dans mon atelier afin d'unir sa voix et son visage aux portraits sonores de celles qui composent le chœur des femmes de mon projet "On ne naît pas femme, on le devient..." Aux 193 participantes de 9 à 90 ans et de toutes origines, je demandais de lire un texte important pour elles, un texte qu'elles avaient envie de partager pour questionner l'état de l'émancipation des femmes dans le monde. Je voulais faire entendre les voix des femmes, encore si peu associées aux affaires du monde et à la rédaction des lois qui les régissent. Thérèse avait choisi un court extrait de George Sand qui n'a pas pris une ride :

En méditant Montaigne dans le jardin d'Ormesson, je m'étais souvent sentie humiliée d'être femme, et j'avoue que dans toute lecture d'enseignement philosophique, même dans les livres les plus saints, cette infériorité morale attribuée à la femme a révolté mon jeune orgueil. " Mais cela est faux ! " m'écriais-je ; cette ineptie et cette frivolité que vous nous jetez à la figure, c'est le résultat de la mauvaise éducation à laquelle vous nous avez condamnées..."

Histoire de ma vie, textes autobiographiques, 1854-1855, George Sand

Espérons que les plus jeunes sauront l'entendre pour poursuivre ces luttes avec la même joie et la même conviction. Nous allons en avoir besoin, et elle va nous manquer, notre infatigable Babayaga !

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Rédigé par Olympe

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Publié le 12 Février 2016

La Marcheuse

Le jour où l’Assemblée Nationale adoptait la proposition de loi visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel - en rétablissant notamment les mesures sanctionnant l’achat d’acte sexuel et responsabilisant les clients - le très beau film de Naël Marandin "La marcheuse" sortait sur nos écrans. Ce drame, aux allures parfois de documentaire, met en scène avec finesse et subtilité le quotidien des chinoises de Belleville qui en arpentent les trottoirs à la recherche de clients. Elles sont quelques centaines à Paris, le plus souvent des Dongbei issues du nord de la Chine d'où la misère les a chassées. Si des passeurs leur ont fait miroiter une vie moins dure en France et l'accès facile à des emplois dans le commerce par exemple, elles sont le plus souvent exploitées d'abord comme nounous par leurs compatriotes Wenzhou - venus du sud de la Chine et installés de longue date en France, souvent comme commerçants.
Sans papiers ni existence légale, à la merci des proxénètes et des descentes de police, la peur au ventre elles prennent généralement le chemin de la prostitution pour tenter d'assurer leur survie - et souvent pour soutenir une partie de leurs familles auxquelles elles envoient de l'argent en Chine. C'est ce cercle infernal de la clandestinité, de la pauvreté et de la violence à l'égard des femmes que Noël Marandin nous expose au travers du lumineux personnage de Lin Aiyu joué par l'actrice Qiu Lan, très convaincante dans son rôle de femme courage qui fait face, avec les armes qu'elle peut trouver, à la désintégration de sa vie qu'elle espère reprendre en mains.

Pendant sept ans, Marandin a accompagné les bénévoles de Médecins du monde auprès des prostituées chinoises de Belleville avant de faire ce film et tant le scénario que la mise en scène et le travail de l'image y ont puisé force et crédibilité. Les femmes y sont parfois malmenées mais ses images ne sont jamais complaisantes et il ne les posent pas en victimes mais en femmes courageuses et résolues à s'en sortir, si possible par le mariage - qui reste l'horizon imposé de la majorité des femmes dans le monde. Si les contacts avec les clients sont souvent rudes et parfois brutaux, ces femmes ont de très beaux et joyeux moments d'intimité et d'affection entre elles, à l'occasion d'un anniversaire, d'une fête ou d'une pose. Encore mises au ban de la société à laquelle elles ne se mélangent guère, elles se soutiennent face à la réprobation populaire et à l'adversité quotidienne que sont les violences des clients ou de la police qui les harcèle souvent.

Le film dépeint à la fois les rapports de domination liés à la classe sociale - comme ceux avec Kieffer, un vieil homme dépendant qui emploie clandestinement Lin pour s'occuper de lui et qui l'héberge avec sa fille Cerise âgée de 14 ans, sans que sa rétribution ne leur permette de vivre décemment -, et ceux liés à la domination masculine au travers des personnages brutaux comme le client qui la jette hors de sa voiture, le patron qui expulse le groupe de prostituées hors de son restaurant en refusant de les servir, ou de Daniel - un voisin qui entre dans l'appartement par la force en faisant basculer le récit vers le drame. Même la désinvolture du fils de Kieffer est condescendante lorsqu'il pose quelques billets sur la table de la cuisine devant Lin, "pour mettre du beurre dans les épinards".

Lin va tenter d'inverser le rapport de force avec ces hommes en imposant à Daniel - pour prix de sa dette qu'elle se propose de payer et de son hébergement clandestin - un mariage de convenance qui lui permettrait d'obtenir un statut légal et de quitter les trottoirs de Belleville. L'irruption de Daniel qui se cache de ses créanciers violents va bouleverser la vie du trio dans cet appartement où une partie de l'action se déroule à huis-clos. De la chambre du vieil homme à celle de l'adolescente en passant par la cuisine ou le réduit où se cache Daniel, tout une gamme de lumières et d'actions se répondent, avec des moments de grâce comme lorsque Lin choisit de passer la nuit avec Daniel et où le désir trouve à s'exprimer entre eux avec la même intensité. Marandin crée une texture propre à son film - par le choix de la caméra, des objectifs, des couleurs et des matières des lieux et des corps tout autant que par les cadrages. Il filme les corps avec puissance et délicatesse. Les corps des femmes ont la même importance à l'image que ceux des hommes. Il ne surjoue pas la nudité des femmes comme le font de nombreux films dans le but de titiller le voyeurisme des spectateurs. L'intimité et la pudeur des personnages sont manifestes, même lorsqu'elles sont malmenées. La scène dans le commissariat est très brutale pour Lin qui subit l'humiliation policière avec autant de violence que celle que lui infligent certains clients. Entre Lin et Daniel, Cerise, une adolescente qui, testant son pouvoir de séduction sur Daniel qu'elle voit avec inquiétude s'immiscer entre elle et sa mère, va précipiter la tragédie. L'intimité entre la mère et la fille est une alchimie complexe car leur situation précaire et dramatique les fait osciller en permanence entre la tendresse, l'exaspération ou la colère.

Ce film dépeint le quotidien des prostituées de Belleville avec beaucoup d'humanité et de réalisme tant le quartier et ses habitants sont des acteurs à part entière du film. Sans complaisance ni voyeurisme il nous confronte avec des femmes comme les autres qui doivent faire face à des situations très difficiles. L'auteur s'est particulièrement interrogé sur "la façon dont les rapports de domination dans la sphère sociale interféraient sur le désir, comment les deux s’entremêlaient. Le rapport au corps et au sexe était aussi déterminé par leur place dans la société. Le sexe peut devenir l’expression d’une révolte ou le lieu de la domination. Les sentiments aussi ne sont pas indépendants de la sphère sociale. On peut aimer quelqu’un parce qu’il représente une porte de sortie, une issue à un quotidien sans perspective. C’est l’une des clés du rapport qui s’instaure entre Lin et Daniel."

Ces rapports de domination principalement à l'œuvre dans la prostitution minent toute possibilité d'égalité entre les femmes et les hommes et nous invitent à penser une société plus juste. Une société qui ne permet pas que les corps deviennent des marchandises - en particulier ceux des femmes que les hommes sont perpétuellement invités à considérer et à consommer comme des objets sur lesquels ils auraient des droits "naturels" que la loi du plus fort (ou du plus riche) leur permet encore d'actualiser.

Cela passe par une prise de conscience collective et une attention à l'éducation affective et sexuelle des plus jeunes afin qu'ils apprennent à construire des relations affectives et sexuelles basées sur le respect et le désir réciproques et non sur la prédation, la domination et le rapport de force. La responsabilisation des clients à l'œuvre dans la loi invitera les adultes à penser des rapports humains et sociaux différents, enracinés dans le respect et l'égalité et non sur le sacrifice de ses membres les plus vulnérables aux pulsions dominatrices d'un petit nombre d'hommes qui paient pour soumettre le corps de l'autre à leur bon plaisir.

Le texte voté reconnait donc la prostitution comme une violence, responsabilisant les clients qui alimentent financièrement le système prostitutionnel afin de faire reculer la demande. Il prévoit également de proposer aux personnes prostituées qui le souhaitent un parcours de sortie de la prostitution.

« Nous accomplissons aujourd’hui une avancée vers des progrès importants : pour les personnes prostituées, pour notre société toute entière, pour les droits humains, et pour l’égalité entre les femmes et les hommes » a déclaré Pascale Boistard. Face à des réseaux internationaux de traite des êtres humains, la France doit pouvoir se doter des outils législatifs qui lui permettront de protéger les personnes prostituées et de faire reculer les réseaux, dans un cadre qui garantira leur accompagnement.

C'est parce que l'égalité entre les femmes et les hommes passe par l'éradication du système prostitutionnel que l'association Zéro macho avait organisé un débat à l'issue de la projection de La Marcheuse et qu'elle a publié un manifeste que nous invitons tous nos lecteurs à signer sur :

https://zeromacho.wordpress.com/le-manifeste_fr/

Et bien sûr nos lectrices sont invitées à le relayer auprès de leurs amis !

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Rédigé par Olympe

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