Publié le 20 Novembre 2011


La multitude croissante des pages mises en ligne, encombrant la webosphère et nos petits cerveaux de buzz et d'informations sans intérêt me conduit régulièrement à m'interroger sur la validité de la poursuite de ce blog...

Réagir pour réagir me semble inopportun, et pourtant un faisceau d'informations reçues hier me donne envie de les mettre en relation.
D'abord une amie qui me demande ce que je pense de cette jeune fille culottée, au sens de la répartie bien aiguisée, qui ne s'est pas laissée démonter par les remarques d'un "humoriste", un fils à papa prénommé Nicolas... Pas motivée pour aller écouter ce qui faisait soi-disant du bruit dans le Landerneau des moins de...20 ans ? je suis tout de même allée jeter un coup d'oeil qui m'a atterrée... cette jeune femme me semble juste normale, c'est l'agression qu'elle a subie qui est insupportable.

Parce que cette jeune Mathilde avait osé lui dire dans un français courtois que son livre l'avait déçue, il "pète un plomb" (dixit les sites consultés)... et lui répond (avec humour, dixit le même site) "Qu'est ce que tu veux que je te dise, ma grande... Tu as une belle gueule, mais tu es une connasse...

Alors, tu vas prendre ton micro de merde, tu te le fous dans le cul et tu fous le camps !"

"Tu es comme toutes les p.... tu as envie de passer à la télé !"

Elle lui répond alors :
"Je ne sais pas qui est le plus p... entre vous et moi !"

Je suis atterrée qu'une telle violence verbale, arrogante et vulgaire soit admise quotidiennement sur les chaînes de télévision ou de radio. Elle n'augure aucun progrès dans la lutte contre les violences faites aux femmes dont on parle tant en cette fin de mois de novembre, pour mieux les laisser prospérer ensuite.(Je ne crois pas que notre preux chevalier du rire se serait adressé à un homme en utilisant les mêmes termes). Parce que c'est souvent par le langage que les violences commencent, un langage qui humilie et dévalorise. Qu'on puisse considérer comme de l'humour des échanges aussi vils et dégradants (pour celui qui s'exprime ainsi) doit faire retourner Raymond Devos dans sa tombe. Cet amoureux de la langue, la filant avec finesse jusqu'au énième degré a laissé place à de vils paltoquets dépourvu d'éducation qui se glissent dans le moule médiocre de la petite lucarne jusqu'au naufrage de leur talent - quand ils en ont.

Les insultes ne peuvent que bien rarement passer pour de l'humour, encore moins quand elles sont proférées en public. Cela ne tient pas tant à la grossièreté du langage mais au fait qu'elles visent à blesser et déstabiliser un interlocuteur jugé déplaisant ou jalousé, en prouvant aussi que celui qui les éructe a perdu son sang froid ou n'a pas acquis le minimum de cette politesse qui rend possible (et agréable) la vie en société... Les attaques personnelles sont devenues la pain quotidien des humoristes, c'est plus facile de faire rire en se moquant de l'apparence de quelqu'un qu'en jonglant avec les mots ou en faisant (réellement) preuve d'esprit...
Mais on croise tous les jours des enfants "mal élevés", qui se permettent tous les abus de langage ou de comportement avec "l'autre" qu'ils considèrent toujours comme leur étant inférieur et redevable...

Ces considérations me renvoyaient à un débat d'une toute autre tenue entre Renaud Camus ("Décivilisation"-essai) et Claude Habib ("Un sauveur" -roman) entendu le matin même dans l'émission Répliques où nos deux auteurs débattaient du thème proposé par Finkielkraut "Malaise dans la civilisation", en évoquant justement la question du langage et de la maîtrise de la langue chez les jeunes - sa possible dégradation renvoyant à une tout aussi probable dégradation de notre sentiment d'humanité.

http://www.franceculture.fr/emission-repliques-malaise-dans-la-civilisation-2011-11-19

Serions-nous en voie de déshumanisation ? Ce genre de buz et les faits divers odieux devraient nous conduire à nous demander dans quel monde nous avons envie de vivre, et comment nous pourrions bien le construire avec les jeunes générations (et les plus âgées aussi)...
Faute de savoir quels modèles et quelles valeurs nous avons envie de partager et transmettre, nous pourrions générer des monstres, égarés dans un monde incohérent, hostile et violent ou la jouissance se trouverait d'abord dans la souffrance et le mépris de l'autre...

Pourtant le succès populaire des Intouchables montre que ce qui nous fait du bien dans la rencontre avec l'autre c'est d'abord d'y éprouver de la justice et du respect - voire de l'amour en cas d'affinités électives. Mais pas de la compassion ni de la charité.(absentes du film) Ni surtout cette violence gratuite (physique ou symbolique) qui s'exhibe sur tous les écrans devant lesquels on visse les enfants dès le berceau. Il ne s'agit pas de la nier, mais pourquoi la valoriser autant si on souhaite vraiment la réduire dans les rapports sociaux - en particulier envers les femmes ? Elle crée de l'angoisse et de la peur chez les spectateurs - surtout les plus jeunes abandonnés seuls devant une junk tv. Elle diffuse l'idée qu'on vit dans un monde ultraviolent et qu'il faut donc se préparer à devenir soit agresseur soit agressé, et puis revendiquer l'ordre plutôt que la liberté, les caméras et les prisons (qui se construisent à tour de bras en ce moment en France) plutôt que la solidarité et l'éducation.
Je reviendrais sur cette question des femmes et de l'insécurité - ou du moins du sentiment qu'elles en ont (une enquête très éclairante a été publiée récemment).

Pas de "happy end" dans le film, Philippe ne guérit pas par miracle et Driss ne devient pas Pgd de LVMH... mais ils ont construit leur amitié sur le respect de leurs différences qu'ils utilisent pour se renforcer l'un l'autre, se faire grandir en humanité et en tolérance, au lieu de les opposer.
L'argent achète beaucoup de choses mais il ne rend pas toujours heureux et jamais immortel, et la vitalité de Driss reste plus enviable que la fortune de Philippe !
Les images de la banlieue sont sobres, plutôt justes. Elles suggèrent que l'injustice qui touche ses populations les plus fragiles et les moins diplômées - hormis la laideur des lieux où elles sont obligées de vivre, c'est le chômage des jeunes garçons (qui atteint 40% dans certains quartiers) et le poids terrible que cette inactivité forcée fait reposer sur les épaules des femmes, des mères qui s'épuisent à faire des ménages sans réussir à offrir un bel avenir à leurs enfants. Finalement on en revient toujours au courage des femmes !

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Rédigé par Olympe

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